SONATINE +
Papillon de nuit - R.J. Ellory acheter extrait
UN
 
Quatre fois j’ai été trahi – deux fois par des femmes, une fois par le meilleur ami qu’un homme puisse désirer, et finalement par une nation. Et peut-être, à vrai dire, me suis-je trahi moi-même. Alors ça fait cinq.
Mais malgré tout, malgré tout ce qui s’est passé à l’époque, et tout ce qui se passe maintenant, ç’a tout de même été magique.
Absolument magique.
Je m’en souviens avec une clarté et une simplicité qui même moi me surprennent. Les noms, les visages, les sons, les odeurs.
Tout.
Ça semble presque bizarre de se rappeler les choses avec une telle netteté, mais bon, ça tient peut-être à ma situation présente.
Mettez un homme face à la fin de sa vie, placez-le dans un endroit comme le couloir de la mort, et peut-être que Dieu lui accordera une petite grâce.
La grâce du souvenir.
Comme si le Tout-Puissant disait :
Bon, fils, tu t’es foutu dans un sacré merdier…
T’en as plus pour longtemps, c’est un fait…
Regarde bien tout ce qui s’est passé, et essaie de comprendre par toi-même comment t’en es arrivé là…
Fais-le maintenant, fils, fais-le et tire un sens de tout ça avant de devoir en répondre devant moi…
Peut-être.
Peut-être pas.
Je ne me suis jamais considéré comme autre chose qu’une âme. Un homme n’est pas un animal, pas une chose physique, et où je vais maintenant, je l’ignore.
Peut-être est-ce le dernier vestige de la grâce qui m’a été accordée, mais je n’ai pas peur.
Non, je n’ai pas peur.
Les gens ici, ceux qui m’entourent, on dirait qu’ils ont plus peur que moi. Presque comme s’ils comprenaient ce qu’ils font, ce meurtre d’hommes légal et approuvé, comme s’ils savaient qu’ils agissent mal et craignaient les conséquences : pas pour moi, mais pour eux.
S’ils pouvaient peut-être se convaincre qu’il n’y a pas de Dieu, ou pas d’au-delà, peut-être qu’ils seraient à l’abri.
Mais ils savent qu’il y a un Dieu.
Ils savent qu’il y a quelque chose de l’autre côté.
Un esprit flotte dans cet endroit. L’esprit des morts. Les gens ici vous diront qu’une fois que vous avez tué un homme, une fois que vous avez vu la lumière s’éteindre dans ses yeux, il marchera toujours à votre côté. Comme une ombre. Peut-être qu’il ne parlera plus jamais, qu’il ne s’approchera jamais suffisamment pour sentir la chaleur de votre corps, mais il sera là. Et ces hommes marchent sur les mêmes passerelles que nous, ils mangent la même nourriture, ils voient les lumières s’estomper et font les mêmes rêves fracturés.
Et puis il y a les sons. Le métal contre le métal, les verrous qui s’enclenchent, les clés qui tournent dans les serrures… autant de rappels de l’inévitabilité de l’éternité. Une fois que vous arrivez ici, vous n’en ressortez jamais. Les couloirs sont suffisamment larges pour trois hommes côte à côte, un au milieu, un gardien de chaque côté. Les murs sont peints en une nuance vague à mi-chemin entre le gris et le vert, et les noms, les dates, et les messages d’adieu gravés dessus traversent la peinture jusqu’aux briques en dessous. Ici nous sommes tous innocents. Revenu du Viêtnam pour arriver en enfer. Dites à M que je l’aime. Ce genre de choses. Les pensées désespérées d’hommes désespérés.
Et finalement l’odeur. Elle ne vous quitte jamais, même si ça fait une éternité que vous jouez ce petit jeu. Elle vous saute aux narines chaque fois que vous vous réveillez, comme si c’était la toute première fois. Un mélange de Lysol et de détergent bon marché, l’odeur de la nourriture en train de pourrir, une puanteur de sueur, de merde et de sperme et, quelque part en dessous, l’odeur de la peur. De la futilité. Des hommes qui baissent les bras et s’en remettent à la justice d’une nation. Broyés par la main du destin.
Les hommes qui nous surveillent sont froids et distants. Ils n’ont pas le choix. Car je suppose que s’ils s’attachaient, ils ne pourraient plus se détacher. C’est ce qu’on dit. Qui sait ce qu’ils voient quand les lumières s’éteignent, quand ils sont étendus à côté de leur femme, quand l’obscurité enveloppe leurs yeux et que leurs enfants dorment du sommeil des innocents. Puis quand vient la faible lueur fraîche de l’aube naissante, ils se réveillent et se rappellent qui ils sont, ce qu’ils font, et où ils iront une fois que le petit déjeuner sera fini et que les gosses seront partis à l’école. Ils embrassent leur femme, leur femme les regarde, et dans leurs yeux il y a cette conscience vague et indifférente que c’est en tuant des hommes qu’ils ont pu s’acheter le pain, les céréales et les œufs qu’ils viennent de manger. Des hommes coupables, peut-être, mais des hommes tout de même. La justice d’une nation. L’espoir qu’ils ont raison. Dieu sait qu’ils espèrent avoir raison.
 
Je regarde M. Timmons. Je le regarde, et parfois il transpire. Il le dissimule, mais je sais qu’il transpire. Je le vois qui m’observe à travers le judas, ses yeux de fouine, sa bouche étroite et pincée, et je crois que sa femme apaise son sentiment de culpabilité en lui disant qu’il effectue en fait le travail du Seigneur. Elle lui donne des beignets aux pommes avec une sauce blanche qu’elle prépare avec du miel et du citron, et elle le réconforte. Il a apporté des beignets un jour, ici, dans un sac en papier brun, avec des taches de gras qui rampaient vers les coins. Et il me les a montrés, il m’en a même fait sentir un, mais il ne pouvait pas me laisser goûter. Il m’a dit que si j’étais un homme honnête, alors je trouverais autant de beignets aux pommes que je pourrais en manger au paradis. J’ai souri, acquiescé et dit : « Oui, monsieur Timmons », et j’ai eu pitié de lui. Encore une chose qui le ferait se sentir coupable une fois l’aube venue.
Mais Clarence Timmons n’est pas un mauvais bougre, pas un type méchant. Il n’a pas le cœur noir de M. West. Lui, on dirait un émissaire de Lucifer. Il est célibataire, ce qui en soi n’est pas une surprise, et il porte sous sa peau suffisamment d’amertume et de haine pour faire exploser un homme. Pourtant, tout en lui est noué. Je ne sais pas comment l’exprimer autrement. Noué comme les lacets des chaussures du dimanche. Ses manières, ses paroles, ses tenues, tout est précis et méticuleux. Le pli de ses pantalons pourrait couper du papier. Regardez ses chaussures et vous voyez votre reflet. La blancheur de son col est surnaturelle, une blancheur céleste, comme s’il allait chaque soir s’acheter une chemise en ville, puis, une fois rentré chez lui, la frottait jusqu’au matin avec du Lysol et du bicarbonate de soude. Peut-être qu’il croit que la blancheur de son col compense la noirceur de son cœur.
La première fois que j’ai rencontré M. West, il m’a craché dessus. Il m’a craché en plein visage. J’avais les mains menottées et enchaînées à la taille. Mes pieds aussi étaient enchaînés. Je ne pouvais même pas m’essuyer. J’ai senti la chaleur de sa salive quand elle a heurté mon front, puis elle a entamé sa lente descente sur ma paupière et ma joue. Plus tard, je l’ai sentie qui séchait, et les germes semblaient vivants sur ma peau.
M. West a un objectif unique et simple, qui se manifeste de nombreuses manières – humiliation, vexation, violence, et une cruauté effrénée. Mais l’objectif est toujours le même : affirmer son autorité.
Ici, en ce lieu, M. West est Dieu.
Jusqu’à ce que le moment arrive, jusqu’à ce que vous dansiez votre dernière danse, jusqu’à ce que vos pieds nus traînent comme des chaussons sur le lino, jusqu’à ce que vous rencontriez enfin votre Créateur, M. West est Dieu, Jésus et tous les disciples réunis dans un impossible tourbillon de folie qui peut s’abattre sur vous comme un orage, qu’il y ait eu provocation ou non.
M. West est le patron ici, et les autres gardiens, malgré leurs années de service, malgré leur expérience et leur serment de fidélité au gouvernement des États-Unis, au système de détention fédérale et au président Reagan, ne reconnaissent qu’un seul patron.
Ils s’appellent tous entre eux par leur prénom. Tous sauf M. West. Pour tout le monde, directeur de la prison inclus, il a toujours été et sera toujours M. West.
S’il y a un enfer, eh bien, c’est de là qu’il vient, et c’est là qu’il retournera. Je le crois. Je dois le croire. Car croire autre chose pourrait me faire perdre la raison.
 
J’ai aujourd’hui trente-six ans. Trente-six années derrière moi, trente-six années d’amour, de chagrin et de rire. Tout bien soupesé, ç’a été bien. Il y a eu des moments où je n’aurais pas pu demander mieux. Il n’y a que maintenant, depuis environ dix ans, que c’est dur. Mais ce serait trop facile de me demander ce que j’ai bien pu faire pour en arriver là. S’il y a bien un équilibre en toute chose, alors j’ai trouvé le mien ici. Comme le zen, le karma, ou Dieu sait comment on appelle ça. Tout finit par se payer : vous me comprenez.
Je suis désolé pour les enfants. Ceux que je n’ai jamais eus. Je suis désolé pour Caroline Lanafeuille, que j’ai aimée à distance pendant des années mais n’ai jamais assez embrassée, ni tenue assez longtemps dans mes bras. Désolé de ne pas avoir pu être là pour elle quand son père a eu ses problèmes et qu’ils ont dû partir. Et si j’avais été là, peut-être que les choses auraient tourné différemment. Et désolé pour Linny Goldbourne, une fille que j’ai aimée autant que Caroline, mais différemment. Désolé aussi pour Sheryl Rose Bogazzi. Elle était trop belle, trop énergique et désinhibée, et si elle n’avait pas été couronnée reine de mai de la foire du comté, elle n’aurait jamais rencontré les gens de San Francisco, et si elle ne les avait pas rencontrés, elle n’aurait jamais cru pouvoir captiver le monde. Mais elle a été couronnée, et elle les a rencontrés, et sa mère l’a laissé partir là-bas pour suivre son étoile. Une étoile qui brillait de mille feux puis qui est tombée comme une pierre. Six mois à San Francisco, et elle est morte d’une overdose de méthadone dans une chambre crasseuse. En plus, elle était enceinte, mais personne ne savait de qui. Apparemment, elle avait couché avec tous les types du quartier, et la plupart des membres de leur famille.
Je suis désolé pour mes parents, même s’ils ne sont plus de ce monde et étaient déjà morts quand tout est arrivé. Au moins, on leur a épargné ça.
Désolé aussi pour les parents de Nathan, parce que leur fils est mort et qu’il n’aurait pas dû mourir comme ça, et surtout pas pour cette raison. Le père de Nathan, un pasteur baptiste, est un homme puissant, un homme croyant et fort au pardon infini. Il connaît la vérité, l’a toujours connue, mais il ne peut rien faire. Il m’a dit un jour qu’il croyait que ses mains avaient été liées par Dieu. Il ne savait pas pourquoi. Il ne demandait pas pourquoi. Mais malgré sa foi, sa confiance et sa passion, je l’ai vu pleurer. Comme un enfant. Des larmes coulant sur son large visage noir et clément, et sa femme qui lui tenait la main si fort que j’avais l’impression que leurs doigts allaient fusionner et devenir inséparables.
Ils se tenaient dans le parloir, moi derrière l’écran protecteur, les mains menottées à la chaîne qui ceignait ma taille, et j’ai vu la mère de Nathan me regarder, et j’ai su qu’elle me croyait. Je sais que tu n’as pas tué Nathan, disaient ses yeux. Je sais que tu n’as pas tué Nathan, que tu ne devrais pas être ici, et que ce qu’ils te font est mal… mais je ne peux rien pour toi. Personne ne peut plus t’aider hormis le gouverneur ou le Seigneur Jésus.
Alors j’ai souri, je lui ai adressé un petit geste de la tête pour qu’elle sache que je comprenais qu’elle ne pouvait plus rien pour moi. Ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient, tout ce qu’ils avaient osé faire, et je leur en étais reconnaissant.
Reconnaissant pour les petites grâces.
 
Difficile de croire que tant de temps a passé depuis ce jour. C’est comme si c’était hier. Même le visage de Nathan est toujours aussi vivant dans mon esprit que si nous avions pris le petit déjeuner ensemble. Je me rappelle les sons et les couleurs, le vacarme, l’émotion, l’horreur. Tout est intact, comme un puzzle de verre dont chaque pièce reflèterait un même motif sous un angle différent.
Difficile de croire que… eh bien, juste ça. C’est difficile de croire.
 
Parfois je m’imagine que je suis ailleurs, voire que je suis quelqu’un d’autre. M. Timmons est venu l’autre jour avec un transistor qui diffusait une chanson des The Mamas and The Papas intitulée California Dreamin’. Et même si son intention était simplement de me remonter le moral, d’illuminer un peu ma journée avec quelque chose de différent, cette chanson m’a rendu triste. Je me rappelle Hendrix, Janis, The Elevators, Mike Bloomfield jouant au Fillmore. Je me rappelle Jerry Garcia, Tom Wolfe, Timothy Leary et les Merry Pranksters. Je me rappelle Acid Test. Je me rappelle avoir discuté avec Nathan de Huddie Ledbetter et Mississippi Fred McDowell, et je me rappelle l’invasion britannique avec les Rolling Stones et les Animals… je me rappelle tout ça aussi clairement qu’à l’époque : un déferlement effréné de fureur passionnée dans nos mains, nos têtes, nos cœurs.
M. Timmons n’a jamais compris la culture. Il comprenait JFK. Il comprenait pourquoi il était si important d’être les premiers sur la lune. Il comprenait pourquoi la guerre du Viêtnam avait débuté et pourquoi le communisme devait être stoppé. Il l’a compris jusqu’au jour où son fils a été tué là-bas, puis il n’en a plus jamais reparlé. Il était passionné de base-ball, fou de voitures Chrysler, il adorait sa femme et sa fille avec dévouement, intégrité, fierté. Il a regardé le film de Zapruder et a pleuré pour le roi déchu, il a prié pour Jacqueline Bouvier, et, pour être honnête, il a même prié un peu pour Marylin Monroe, qu’il aimait à distance de la même manière que j’avais aimé Caroline Lanafeuille et Linny Goldbourne. De la même manière que j’avais aimé Sheryl Rose Bogazzi en troisième. Peut-être M. Timmons avait-il cru pouvoir sauver Marylin de la même manière que j’avais cru pouvoir sauver Sheryl Rose. Nous croyons en des choses si infimes, mais y croire les rend importantes, et parfois elles doivent suffire, et nous devons porter ces choses en nous et croire que peut-être elles nous porteront d’une manière ou d’une autre.
M. Timmons croit lui aussi que je n’ai pas tué Nathan Verney en Caroline du Sud par une nuit fraîche de 1970. Mais il ne le reconnaîtra jamais. Ce n’est pas à lui de remettre ces choses en question, car il y a la justice, les cours d’appel fédérales et d’État, et il y a de grands hommes graves armés de livres épais qui analysent ces choses en détail, qui font les lois, qui sont la loi, et qui est M. Timmons pour remettre tout ça en cause ?
M. Timmons est gardien dans le couloir de la mort, il fait son boulot, il obéit aux règles, et il laisse ces questions d’innocence et de culpabilité au gouverneur et au petit Jésus. Il n’est pas censé prendre de telles décisions, il n’est pas payé pour ça. Alors il ne le fait pas.
C’est plus simple ainsi.
 
M. West, c’est une autre histoire. Certains types ici croient qu’il n’est pas né de parents humains. Certains types ici croient qu’il a été engendré dans un bouillon de culture au MIT ou quelque chose du genre, au cours d’une expérience dont le but était de créer un corps sans cœur ni âme ni grand-chose d’autre. C’est un homme sombre. Il a des choses à cacher, de nombreuses choses semble-t-il, et il les cache dans les ombres que dissimulent ses yeux et ses paroles, et dans l’arc que décrit son bras quand il abat sa matraque sur votre tête, vos doigts, votre dos. Il cache aussi ces choses dans le grincement de ses chaussures lorsqu’il marche dans le couloir, et dans la façon qu’il a de regarder à travers le judas et d’observer vos moindres mouvements. Il cache ces choses dans l’expression d’insecte qui apparaît furtivement sur son visage quand l’humeur le prend. Et dans l’habitude qu’il a de laisser la lumière allumée quand vous voulez dormir. D’oublier l’heure de l’exercice. De laisser tomber votre nourriture quand on vous la passe par la grille. Dans le bruit de sa respiration. Dans tout ce qu’il est.
Avant d’arriver ici, durant la brève période où je me suis trouvé parmi les détenus ordinaires, un homme nommé Robert Schembri m’avait mis en garde contre M. West, mais ce qu’il m’a dit s’est mêlé aux très nombreuses choses qu’il m’a racontées.
En tout cas, je n’oublierai jamais la première fois que nous nous sommes rencontrés, M. West et moi. Ça s’est passé à peu près comme ceci :
« Tu vas perdre tes cheveux, mon gars. Pas de coupes de hippies ici. Et qu’est-ce que c’est que ce truc ? Une bague ? Enlève-la maintenant avant qu’on te coupe ton foutu doigt. »
Je me rappelle avoir acquiescé en silence.
« T’as rien à dire, hein, mon gars ? Ils te tiennent par les cojones, ça, c’est sûr. T’as tué un nègre à ce que j’ai entendu, tu lui as coupé la tête et tu l’as abandonnée aux corbeaux. »
J’ai alors ouvert la bouche. Pour la première et la dernière fois.
Son visage était tout contre le mien. Je me rappelle la pression du sol derrière ma tête, la sensation de la matraque en travers de ma gorge, comme si ma mâchoire allait me transpercer les oreilles et le cerveau. Et il était au-dessus de moi, tout près mon visage, et je sentais ses paroles tandis qu’il sifflait avec cruauté :
« T’as rien à dire, mon gars, tu saisis ? T’as pas de mots, pas de nom, pas de visage, pas d’identité, ici. Ici, t’es qu’un pauvre abruti qui s’est fait baiser par le système, quoi que t’en penses. T’es peut-être aussi innocent que le putain d’agneau de Dieu, aussi doux que les chérubins et les séraphins et tous les anges saints réunis, mais ici t’es coupable – aussi coupable que le cœur noir du diable. Tu comprends ça, tu t’en souviens, tu l’oublies jamais, et on s’entendra à merveille. T’es rien, t’as rien, tu seras jamais rien, et ça se passera bien. Tu vas rester longtemps ici avant qu’ils te grillent la cervelle, et je te jure que je resterai ici longtemps après que tu seras parti, alors n’oublie pas que quand t’es chez moi, t’obéis à mes règles, tu surveilles tes manières et tu dis tes prières. On est sur la même longueur d’onde ? »
J’étais incapable de bouger la tête, j’arrivais à peine à respirer.
« Je vais prendre ton silence pour un oui », a dit M. West, et il a violemment appuyé une dernière fois sur sa matraque avant de me relâcher.
Je me suis relevé haletant, suffoquant à moitié. Mes yeux semblaient vouloir me sortir de la tête, et la pression derrière mes oreilles était semblable à un train de marchandises.
C’est M. Timmons qui m’a aidé à regagner ma cellule, à m’allonger, qui m’a apporté un peu d’eau que j’ai été incapable de boire pendant vingt bonnes minutes.
Et c’est M. Timmons qui m’a dit de faire attention à M. West, que M. West était un homme dur, dur mais juste. Et j’ai compris au ton de sa voix, à l’expression dans ses yeux, qu’il se mentait à lui-même. M. West était un émissaire de Lucifer, et ils le savaient tous.
 
C’était il y a onze ans, quasiment. Arrêté en 1970. Un an au pénitencier de Charleston pendant que la première vague de protestations s’élevait, mourait, s’élevait une fois de plus. Et les appels, les débats télévisés, les questions auxquelles personne ne voulait répondre. Puis arrivée à Sumter, environ un an parmi les détenus ordinaires, pendant que les querelles juridiques tournaient inutilement en rond, et enfin le couloir de la mort. Et maintenant nous sommes en 1982, été 1982, et Nathan aurait également eu trente-six ans. On aurait été quelque part ensemble. Des frères de sang et tout, vous savez ?
Bon, peut-être que ce n’est pas si éloigné de la vérité. Parce que si M. Timmons dit vrai, si Dieu sait qui est coupable et qui est innocent et qu’il y a un endroit où nous allons tous pour rendre compte de nos péchés et être jugés de façon juste et équitable, alors Nathan Verney et moi sommes voués à nous revoir.
Nathan connaît la vérité, lui plus que tout autre, et même s’il me regarde droit dans les yeux en tenant sa tête haute comme il le faisait toujours, je sais qu’il aura le cœur lourd. Nathan n’a jamais voulu que ça finisse ainsi, mais Nathan était pris dans cette chose plus que n’importe qui d’autre.
 
Certaines personnes affirment que la peine de mort est une solution trop facile, bien trop rapide. Ils disent que ceux qui ont commis un meurtre devraient souffrir autant que leur victime. Eh bien, croyez-moi, c’est le cas. Ils oublient les années que les gens comme moi passent ici, deux étages au-dessus de l’enfer. Ils n’ont jamais entendu parler des types comme M. West, et de son sentiment que le châtiment devrait être à la hauteur du crime, que vous soyez coupable ou non. Les gens n’ont vraiment aucune idée de ce que ça fait de savoir que vous allez mourir, et après les premières années ce jour pourrait arriver n’importe quand. Ils ne savent rien des espoirs soudains qui retombent si rapidement, des appels qui tournent en rond pour finir par s’envoler. Ils ne savent pas ce que ça fait quand vous découvrez que tel ou tel juge a examiné votre dossier et rejeté l’audience que vous attendiez depuis près de trois ans. Ces choses sont le châtiment. À tel point que quand le moment arrive, vous êtes presque reconnaissant, et vous voudriez que les jours, les heures et les minutes disparaissent… qu’ils se fondent en un simple battement de cœur et que les lumières s’éteignent pour de bon. Les gens parlent de raison de vivre, de raison de se battre, de raison de continuer. Mais si vous savez au plus profond de votre cœur que vous vous battez uniquement pour la satisfaction qu’éprouvera un autre quand vous mourrez, alors il vous reste peu de raisons de lutter. C’est ironique, mais la plupart du temps, c’est le type qui est exécuté qui désire le plus l’exécution.
M. Timmons le comprend, et il en tient compte dans la mesure du possible.
M. West le comprend aussi, mais ce qu’il ressent, c’est de la satisfaction.
M. West veut que nous mourions, il veut nous voir faire cette longue marche, nous asseoir sur cette grande chaise. Il sait que quand l’un part, un autre vient prendre sa place, et rien ne lui plaît plus que la viande fraîche. Après six mois ici, il vous appellera de la viande morte. Il vous le dira quand vous vous rendrez de votre cellule à la cour, ou à la salle de douche, ou au portail.
De la viande morte ambulante, qu’il gueule, et même M. Timmons sent ses entrailles se glacer.
Comment M. West a fait pour devenir comme ça, je ne peux que le supposer à partir de ce qu’on m’a dit, de ce que j’ai déduit. Je ne sais pas, mais il me semble que c’est lui le plus dingue et le plus dangereux de nous tous.
À deux cellules de la mienne il y a un certain Lyman Greeve. Il a descendu l’amant de sa femme puis a coupé la langue de celle-ci pour qu’elle n’aille plus conter fleurette à d’autres types. Complètement cinglé. Mais bon sang, comparé à M. West, Lyman Greeve est l’archange Gabriel descendu avec sa trompette pour annoncer le second avènement du Christ. Lyman m’a dit que M. West avait été agent fédéral dans les années trente et quarante, qu’il avait couvert la prohibition, arrêtant les contrebandiers d’alcool, les prostituées et les types qui fabriquaient du gin dans leur baignoire. Il m’a dit qu’il était allé à Charleston quand la prohibition avait été levée, et qu’il avait été employé par le gouvernement pour surveiller les mouvements noirs, qu’il était à Montgomery et à Birmingham pendant les Freedom Rides, qu’il avait défoncé quelques crânes noirs, été l’instigateur de quelques émeutes. Un autre jour, Lyman m’a dit que M. West avait violé une fille noire, découvert qu’elle était tombée enceinte, et qu’il était revenu pour lui couper la gorge et l’enterrer dans un champ. Personne ne l’a jamais retrouvée, c’est du moins ce qu’il m’a dit, et j’ai écouté son histoire avec étonnement et curiosité.
Apparemment, tout le monde s’était concocté sa propre histoire sur M. West. Pour moi, eh bien, c’était juste un enfoiré mesquin et sadique qui prenait son pied à cogner sur n’importe quel abruti qui ne pouvait pas rendre les coups. Quelques années avant que j’arrive ici, quelqu’un a fait un scandale à son sujet, un jeune gars nommé Frank Rayburn. Vingt-deux ans, enfermé après avoir tué un type pour dix-huit dollars à Myrtle Beach. Frank a fait un scandale, des gens du service de surveillance des prisons ont débarqué, posé des questions, fait encore plus de scandale, et puis Frank a retiré sa plainte et il l’a bouclé. Un mois plus tard, Frank s’est pendu. Il avait réussi à se procurer une corde, une bonne corde bien solide, et il l’avait accrochée à une grille à trois mètres cinquante de hauteur. Le lit était à vingt centimètres du sol. Frank mesurait un mètre soixante. Faites le calcul.
De toute évidence, plus personne n’avait l’intention de se plaindre.
Et puis il y a Max Myers, soixante-dix-huit ans, un détenu qui bénéficie d’un régime de faveur. Cinquante-deux ans qu’il est ici, à Sumter. Emprisonné en 1930 pour avoir dévalisé une boutique d’alcool. Le type de la boutique a fait une attaque cardiaque le lendemain. L’accusation s’est donc transformée en homicide involontaire. Max est arrivé ici à vingt-six ans, comme moi, et le jour de son trente-deuxième anniversaire, en 1936, il a reçu un gâteau de sa femme. Quelqu’un a piqué le gâteau de Max Myers dans sa cellule, et Max a pété les plombs, sérieusement pété les plombs. Il s’est engueulé avec quelqu’un sur la coursive, il y a eu une échauffourée, quelqu’un a été poussé, est tombé, a atterri douze mètres plus bas comme une pastèque sur un trottoir. Max a été accusé d’assassinat. Pour l’homicide involontaire, il serait sorti vers 1950 et aurait pu être le témoin de trente années supplémentaires d’histoire américaine. Mais il a pris plein pot, aucun espoir de libération conditionnelle, et maintenant il est là à pousser un balai dans le couloir de la mort et à livrer des magazines une fois par semaine. Quand il a été emprisonné, sa femme était enceinte. Elle a accouché d’un fils, un beau gamin intelligent nommé Warren. Warren a grandi sans jamais voir son père autrement que derrière une vitre. Ils ne se sont jamais touchés, jamais pris dans les bras l’un de l’autre, ne se sont jamais parlé autrement qu’à travers un téléphone.
Le fils de Max a rejoint l’armée en 1952, il avait une femme et une maison, un chat nommé Chuck et un chien nommé Indiana.
Il est parti au Viêtnam en 1965 et a été l’un des premiers soldats américains à mourir là-bas. Tué durant sa troisième semaine. Warren Myers a été inhumé quelque part dans le Minnesota. Max n’a pas été autorisé à assister à l’enterrement.
Six mois plus tard, la femme de Max a gobé deux poignées de somnifères et sifflé une bouteille de Jack Daniels. Max est donc tout ce qu’il reste de la famille Myers. Il pousse son balai et transmet les messages, il peut vous avoir un exemplaire de Playboy contre trente cigarettes. Il fait partie de Sumter depuis toujours, pour toujours, et c’est le seul détenu qui était là avant M. West.
Le directeur de la prison, John Hadfield, est un politicien, ni plus ni moins. Hadfield vise le bureau du maire, ou le Congrès, peut-être même le Sénat. Il fait le nécessaire, dit ce qu’il faut, lèche les culs, se tient à carreau et reste dans les clous. Il gère les quartiers ordinaires, les blocs A, B et C, mais le bloc D, le couloir de la mort, il le laisse à M. West. Même Hadfield l’appelle M. West. Personne, sauf Max Myers, ne connaît le prénom de M. West.
Quand il y a un problème, M. West va voir le directeur Hadfield. La réunion est brève et inamicale, franche, purement professionnelle. Quand il en ressort, M. West a complètement satisfait le directeur Hadfield, qui – au besoin – publiera un communiqué pour faire plaisir au service de surveillance des prisons. Sumter est une communauté, un petit monde à part, et même les habitants de la ville estiment que les affaires pénitentiaires ne regardent personne. Il y a une prison ici depuis la guerre de Sécession, et il y en aura probablement toujours une. Tant que les détenus ne s’échappent pas et ne vont pas violer les filles des braves gens, tout va bien. Les gens ici croient que M. West est un élément nécessaire de la société, car sans discipline il n’y aurait pas de société. La politique de l’autruche, sauf quand on s’en prend à vous, et alors… eh bien, alors il y a des gens comme M. West pour régler le problème.
 
Mais ça, c’est maintenant, et nous avons plus qu’amplement le temps de parler de maintenant.
Nous parlions d’une période magique, avant tout ça, avant que tout tourne au vinaigre.
Mille étés, hivers, printemps et automnes, et ils s’étirent derrière moi comme un vaste patchwork, et sous ce patchwork il y a les vies que nous avons vécues, les personnes que nous avons été, et les raisons qui nous ont menés jusqu’ici.
Trente-six ans, et certains jours j’ai encore l’impression d’être un enfant.
L’enfant que j’étais quand j’ai rencontré Nathan Verney au bord du lac Marion, à proximité de Greenleaf, en Caroline du Sud.
Accompagnez-moi, car même si je marche lentement, je n’aime pas marcher seul.
Pour moi, au moins pour moi, ces pas si silencieux seront les plus longs et les derniers.
 
inédit

Papillon de nuit

R.J. Ellory

Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau

 Inédit : le premier roman de R.J. Ellory

 

Après l’assassinat de John Kennedy, tout a changé aux États-Unis. La société est devenue plus violente, la musique plus forte, les drogues plus puissantes que jamais. L’Amérique a compris qu’il n’y avait plus un chef, un leader du pouvoir exécutif, mais une puissance invisible. Et si celle-ci pouvait éliminer leur président en plein jour, c’est qu’elle avait tous les pouvoirs.

C’est dans cette Amérique en crise que Daniel Ford a grandi. Et c’est là, en Caroline du Sud, qu’il a été accusé d’avoir tué Nathan Vernet, son meilleur ami.

Nous sommes maintenant en 1982 et Daniel est dans le couloir de la mort. Quelques heures avant son exécution, un prêtre vient recueillir ses dernières confessions. Bien vite, il apparaît que les choses sont loin d’être aussi simples qu’elles en ont l’air. Et que la politique et l’histoire des sixties ne sont pas qu’une simple toile de fond dans la vie de Daniel, peut-être lui aussi victime de la folie de son temps.

 

Publié en 2003 outre-Manche, Papillon de nuit est le premier roman de R.J. Ellory. Récit d’un meurtre, d’une passion, d’une folie, il nous offre une histoire aussi agitée que les années soixante.

 

R.J. Ellory est né en 1965. Après l’orphelinat et la prison, il devient guitariste dans un groupe de rhythm and blues, avant de se tourner vers la photographie. Après Seul le silence, Vendetta, Les Anonymes, Les Anges de New York et Mauvaise étoile, Papillon de nuit est son sixième roman publié en France par Sonatine Éditions.

ISBN papier : 978-2-35584-295-5 • ISBN numérique : 978-2-35584-348-8 • Format : 13 x 18 • Nombre de pages : 512 • Prix public papier : 14 € • Prix public numérique : 12,99 € • Mise en vente : juin 2015 • Code Interforum papier : 587980 • Code Interforum numérique : 596889 / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

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