Les Neuf Cercles - R. J. Ellory acheter extrait

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 Mercredi 24 juillet 1974 Quand la pluie arriva, elle rencontra le visage de la jeune fille. Juste son visage. C’est du moins ce qu’il sembla au début. Puis ce fut sa main – petite et blanche, aussi délicate que de la porcelaine. Elle remonta jusqu’à la surface de la vase noire et se révéla. Rien que son visage et sa main, le reste de son corps toujours submergé. En baissant les yeux vers la berge, la vision de sa main et de son visage était surréaliste et troublante, et John Gaines – un Louisianais de Lafayette qui était récemment, par hasard ou par défaut, devenu le shérif de Whytesburg, dans le comté de Breed, Mississippi, et qui était avant ça revenu vivant des neuf cercles de l’enfer qu’avait été la guerre du Viêtnam – s’accroupit et observa la scène avec un esprit tranquille et un œil implacable. La découverte avait été signalée par un promeneur, et l’adjoint de Gaines, Richard Hagen, s’était rendu en voiture sur les lieux avant de contacter par radio la standardiste du commissariat, Barbara Jacobs, pour qu’elle téléphone à Gaines et le mette au courant. Le visage d’une jeune fille a fait surface au bord de la rivière. Lorsque Gaines arriva, Hagen essayait toujours de reprendre son souffle, avalant deux ou trois bouffées d’air à la fois. Il avait le teint blafard et l’expression désemparée d’un mourant, mais il n’était pas en train de mourir, simplement en état de choc. Hagen n’avait pas fait la guerre; il n’était pas rompu à ce genre de visions, qui lui étaient étrangères et lui semblaient sacrilèges. La ville de Whytesburg – inconfortablement nichée dans le triangle formé par la Route I-59 à destination de Hattiesburg et la I-18 qui filait vers Mobile – était une ville modeste aux habitudes modestes, le genre d’endroit où il n’y a plus un chat dans les rues à cinq heures du soir, où ce genre d’incident ne se produisait pas, ce qui était une bonne chose de l’avis de toutes les personnes concernées. Mais Gaines avait fait la guerre. Il avait vu les neuf cercles. Et parfois, lorsqu’il entendait les plaintes simples d’esprits plus simples encore – la boîte à lettres vandalisée, la voiture mal garée, la poubelle renversée –, Gaines s’imaginait traînant le plaignant dans une ville rasée par le feu. Ça, aurait-il dit, c’est un enfant mort dans les bras de sa mère, elle aussi morte, tous deux fusionnés pour l’éternité par le feu et le napalm. Vous imaginez la dernière chose qu’il a dû voir ? Et le plaignant demeurerait silencieux, puis il regarderait Gaines avec de grands yeux, les lèvres entrouvertes, de la sueur lustrant son front, à la fois essoufflé et sans mots. Maintenant, aurait dit Gaines, parlons de ces petites choses sans importance. On perdait une partie de son humanité à la guerre, et on ne la récupérait jamais. Mais cette fois-ci, même Gaines était retourné. Une jeune fille morte. Peut-être noyée, peut-être assassinée, et enterrée dans la vase. L’exhumer ne serait pas une tâche aisée, et mieux valait s’y mettre avant que la pluie ne reprenne. Il n’était pas plus de dix heures, mais déjà la température montait. Gaines prévoyait un orage, peut-être pire. Il héla Hagen, lui demanda de lancer un appel sur sa radio et de faire venir des renforts. « Qui ? demanda Hagen. – Appelez votre frère. Dites-lui d’apporter son appareil photo. Faites venir Jim Hughes et ses deux fils. Ça devrait suffire. Dites-leur d’apporter des pelles, une corde, des seaux, deux couvertures, et aussi des bâches. – Est-ce que je dois leur dire pourquoi, shérif ? – Non. Dites-leur juste qu’on a besoin d’eux pour au moins une heure. Et demandez à Barbara de vérifier les derniers signalements de disparitions d’adolescentes blanches. Je n’ai entendu parler d’aucune, mais demandez-lui de vérifier. » Hagen regagna la voiture de patrouille. Gaines marcha jusqu’à la berge et se tint à quatre ou cinq mètres de la jeune fille. S’il avait pu nettoyer son visage, peut-être qu’il l’aurait reconnue. Quatre-vingt-treize pour cent des victimes d’enlèvement finissaient mortes dans les trois heures qui suivaient leur rapt. Mortes avant même que quiconque ait remarqué leur disparition. Impossible de remplir un signalement de disparition avant quarante-huit heures. Faites le calcul. Ça se terminait mal dans la plupart des cas. Le cœur de Gaines se mit alors à cogner bizarrement, une rafale de battements irréguliers qui n’était pas sans rappeler les effets de la dexedrine que lui avait administrée un médecin au Viêtnam. Ça te maintiendra éveillé, qu’il lui avait dit, alors il l’avait prise et était resté éveillé pendant des heures, jusqu’à ce que ses nerfs implorent un peu de répit. Il avait de nouveau la gorge serrée, comme si une main s’était refermée autour. Il avait la nausée, la bouche pâteuse. Ses yeux étaient si desséchés qu’il n’arrivait pas à battre des paupières. Doux Jésus, que foutait cette fille ici ?
 Et cette vision fit ressurgir le souvenir d’un autre enfant... L’enfant qui n’avait jamais existé...
 Il entendit Hagen parler dans sa radio. Des renforts arriveraient – Jim Hughes et ses deux fils aînés, le frère de Hagen –, et des photos seraient prises. Gaines examinerait la zone à la recherche du moindre signe de violence, puis ils creuseraient la vase noire et en extirperaient la jeune fille. Et alors, seulement alors, ils comprendraient le sort qui lui avait été réservé, le sort qui lui avait valu de finir enterrée au bord d’une rivière avant même que sa vie ait vraiment commencé. La pluie arriva bien, une heure plus tard. Elle était noire. C’est ainsi que Gaines se la rappellerait. Elle tombait tout droit, âpre et froide, lui laissant un goût amer sur les lèvres. Une fois la scène photographiée, les six hommes commencèrent à enfoncer les mains dans la vase autour de la jeune fille pour tenter de la libérer. Ils étaient agenouillés, essayant de glisser des cordes sous le cadavre, sous son cou, ses bras, sa taille, ses cuisses. Puis ils durent s’allonger, car la vase noire était d’une profondeur infinie, et elle les aspirait implacablement. Elle dégageait une odeur humide, nauséabonde, fétide. Une odeur qui emplissait les narines de Gaines, une odeur dont il se souviendrait à jamais. L’odeur du sang, de la vase et de l’eau stagnante, qui se mêlaient et formaient un cocktail infect. Et il y avait aussi la peur. Mais ça, il ne le comprit que plus tard. Qu’il avait senti l’odeur de sa propre peur. Et aussi celle des autres. À cause de ce qui était arrivé à cette jeune fille, certes, mais aussi la peur qu’une chose effroyable soit sur le point d’être révélée, que son corps fasse peut-être surface en morceaux. Et la peur pour eux-mêmes, que la vase soit trop profonde, trop forte, que dans leurs efforts pour la délivrer, dans leur incapacité à l’abandonner là, dans leur obstination, ils se retrouvent aspirés à leur tour par la noirceur. Là-bas, pendant la guerre, peut-être au retour d’une mission de reconnaissance, il était arrivé à Gaines de se rendre aux tentes médicales et de regarder les toubibs travailler. Des mains, des bras, des jambes, des pieds. Un seau plein de membres ravagés sous chaque table d’opération. Peut-être avait-il cru que s’il parvenait à s’immuniser contre de telles images dans la réalité, il s’immuniserait contre les images qui hantaient son esprit. Mais ça n’avait pas fonctionné. L’esprit était plus fort que tout ce que la réalité avait à offrir. Il revoyait tout ça, désormais. Il le revoyait dans le visage de la jeune fille qu’ils arrachaient à la vase. Et lorsqu’ils la sortirent enfin, lorsqu’ils virent la profonde crevasse qui avait été découpée dans son torse, puis recousue avec de la ficelle comme on lacerait une chaussure, ils demeurèrent sans mots. Finalement, c’est Jim Hughes qui ouvrit la bouche, et il dit simplement: «Oh, Jésus... Oh, doux Jésus...» Sa voix était à peine plus qu’un murmure, et ses paroles s’évanouirent dans la brume et l’humidité, puis furent avalées sans un écho. Personne ne demanda qui elle était. C’était comme si personne ne voulait le savoir. Du moins, pas encore. Ils restèrent un moment immobiles, presque incapables de la regarder, puis ils se remirent silencieusement au travail. Seuls résonnaient les halètements et les grognements que leur arrachait l’effort tandis qu’ils la libéraient de la noirceur de son tombeau et la déposaient sur la bâche. Et la pluie tombait, et la pluie était noire, et elle ne cessait pas. La seule chose que le combat vous conférait, c’était une capacité à vous attendre à la fois à tout et à rien. Il s’emparait de votre besoin de prédiction, et vous en débarrassait à jamais. Vous couriez pendant trois jours; restiez sur place pendant quatre. Vous leviez brusquement le camp; puis rebroussiez chemin. Et tout ça sans qu’on vous explique jamais pourquoi. Pourquoi tout cela est-il si absurde ? avait demandé quelqu’un. Parce que Dieu l’a fait ainsi, avait répondu un autre. Sinon, comment tu crois qu’il prendrait son pied? Après quelques semaines, deux mois peut-être, vous compreniez que personne n’en avait rien à foutre de savoir où vous étiez. Un jour, Gaines avait passé quarante-cinq minutes en hélicoptère avec six cadavres. Rien que Gaines, le pilote, et une demi-douzaine de morts. Certains étaient dans des housses mortuaires, d’autres simplement enveloppés dans leur poncho. Au bout de dix minutes, Gaines leur avait découvert le visage, et tous avaient les yeux ouverts. Il avait passé la demi-heure suivante à leur parler. Il leur avait confié ses sentiments et ses peurs. Ils ne le jugeaient pas. Ils étaient simplement là. Gaines savait qu’ils comprenaient. Il savait aussi que Platon disait vrai, que seuls les morts avaient vu la fin de la guerre. Il se disait que s’il n’avait pas fait ça, il aurait été incapable de retourner se battre. Il avait livré ces braves soldats et était reparti dans le même hélicoptère. Il avait continué de sentir la puanteur de la mort pendant cinq kilomètres. Cette même odeur submergea Gaines lorsqu’ils emportèrent la jeune fille. La pluie l’avait nettoyée. Elle devait avoir 15 ou 16 ans; elle était nue; une cicatrice grossièrement suturée divisait son torse de la gorge au nombril. Elle avait été recousue au moyen d’une épaisse ficelle, mais la vase avait pénétré à l’intérieur. Lorsque les hommes portèrent son corps pâle jusqu’à une bâche posée sur la berge, la vase ressortit par les interstices de la cicatrice, formant de petites langues noires. Gaines les observa – une file de visages tristes, comme des soldats regagnant la base au petit matin après une nuit de permission. Fini la rigolade. Fini les filles et l’alcool. Comme les visages des types qui transportaient les morts jusqu’à l’hélicoptère, ployant sous le poids des corps dans leur poncho, leur visage ferme et déterminé, leurs yeux légèrement entrouverts, comme si ne voir que la moitié de ce qui les entourait pouvait les protéger. De la lourdeur précise et tortueuse de la conscience, du fardeau de la culpabilité, du poids des morts. Gaines remarqua alors les arbres, leurs silhouettes voûtées et échevelées, et il songea que s’ils n’avaient pas déjà été tout tordus, s’ils n’avaient pas déjà enfoncé leurs racines dans la terre humide et fétide, ils se seraient avancés en se traînant maladroitement, s’arrachant à la fange et à la merde des marécages pour les étouffer dans un enchevêtrement de branches arthritiques et de mousse espagnole. Il y aurait toujours des façons grotesques et gothiques de mourir, mais celle-là aurait peut-être été la pire. Les hommes, abattus, portèrent la jeune fille aussi vite que possible. La vase aspirait leurs pieds, la pluie les mitraillait, noyant toutes leurs paroles, recouvrant chacun de leurs bruits tandis qu’ils remontaient péniblement la rive. Le souvenir des morts est le plus lourd des fardeaux. Telle était l’opinion qu’avait un jour exprimée le lieutenant Ron Wilson, dans un champ proche du quartier général de la 25e division, à Cù Chi, en février 1968. Il avait dit ça à Gaines, et ç’avaient été les dernières paroles à franchir ses lèvres, durant la poignée de secondes qui avaient séparé le moment où il avait changé ses chaussettes humides et celui où était arrivée la balle qui l’avait tué. Il n’y avait pas eu un bruit – ni en provenance de la balle, tirée au hasard avec le vague espoir qu’elle atteindrait une cible, ni jaillissant des lèvres du lieutenant Wilson. Elle l’avait atteint au bas de la gorge et avait sectionné la moelle épinière aux alentours des vertèbres cervicales. Pendant un bref instant, ses yeux avaient conservé une lueur de vie, ses lèvres avaient esquissé une sorte de sourire pensif, comme si sa phrase, Le souvenir des morts est le plus lourd des fardeaux, avait été l’annonciation, le début d’autre chose. Le lieutenant Wilson était philosophe. Il citait les aphorismes d’Arnold Bennett sur le temps et l’activité humaine. C’était un bon lieutenant, un meneur plus qu’un suiveur, trait de caractère qui provenait plus de sa vague méfiance des autres que d’une véritable confiance en soi. Gaines ne savait pas ce que Wilson avait fait avant la guerre. Plus tard, après que le corps de Wilson avait été évacué en hélicoptère, il s’était renseigné auprès des autres types de la division. Qui était Wilson? Je veux dire, avant la guerre? Qui était-il? Mais ils ne le savaient pas non plus, ou alors ils n’avaient rien voulu dire. Peu importait d’où il venait. Sa vie d’avant ne signifiait rien. Tout ce qui les souciait, c’était la vie après. Mais pour le lieutenant Wilson, il n’y en aurait pas. Gaines se rappela le visage de Wilson – le moment où il avait été en vie, celui où il était mort – lorsqu’ils atteignirent le pick-up de Jim Hughes avec leur macabre fardeau. Ils étendirent la jeune fille sur les planches rugueuses et trempées, et Gaines glissa la moitié de la bâche sous elle avant de la recouvrir avec le reste. Il ordonna à Hughes de se mettre en route, avec ses deux fils assis à l’avant, tandis qu’il les suivrait jusqu’en ville dans la voiture de patrouille. Il demanda à Hagen de passer un appel radio pour que le docteur Thurston et le légiste les attendent à la morgue à leur arrivée. Il était désormais deux heures de l’après-midi. Il leur avait fallu près de quatre heures pour libérer la fille de la vase. Bientôt, une fois le cadavre livré au légiste, Gaines s’attaquerait à la pénible tâche de l’identification. Après quoi, il faudrait retrouver ses parents et leur apprendre la nouvelle. Il n’y aurait pas de drapeau plié en triangle. Il n’y aurait pas de télégramme. Il y aurait juste John Gaines, shérif de Whytesburg, survivant des neuf cercles de l’enfer qu’avait été le Viêtnam, debout sur un perron face à une mère, les yeux baissés et son chapeau entre les mains.

Les Neuf Cercles

R. J. Ellory

Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau

Voyage au bout de l’enfer avec R. J. Ellory.

1974. De retour du Vietnam, John Gaines a accepté le poste de shérif de Whytesburg, Mississippi. Une petite ville tranquille jusqu’au jour où l’on découvre, enterré sur les berges de la rivière, le cadavre d’une adolescente. La surprise est de taille : celle-ci n’est autre que Nancy Denton, une jeune fille mystérieusement disparue vingt ans plus tôt, dont le corps a été préservé par la boue. L’autopsie révèle que son cœur a disparu, remplacé par un panier contenant la dépouille d’un serpent. Traumatisé par le Vietnam, cette guerre atroce dont « seuls les morts ont vu la fin », John doit à nouveau faire face à l’horreur. Il va ainsi repartir au combat, un combat singulier, cette fois, tant il est vrai qu’un seul corps peut être plus perturbant encore que des centaines. Un combat mené pour une adolescente assassinée et une mère de famille déchirée, un combat contre les secrets et les vérités cachées de sa petite ville tranquille. Si mener une enquête vingt ans après le crime semble une entreprise périlleuse, cela n’est rien à côté de ce qui attend John : une nouvelle traversée des neuf cercles de l’enfer.

Pour ce thriller sombre et déchirant, qui évoque autant Truman Capote que Jim Thompson, R. J. Ellory renoue avec la veine crépusculaire de Seul le silence. Son personnage principal, John Gaines, littéralement hanté par le crime, la violence et la mort, lui permet d’aborder une fois encore, et de façon plus puissante que jamais, l’interrogation principale au centre de tous ses romans : la part d’ombre de chaque individu et la nature du mal. Son écriture, d’une exceptionnelle beauté, entraîne le lecteur dans un inoubliable voyage au cœur des ténèbres.

R. J. Ellory est né en 1965. Après Seul le silence, Vendetta, Les Anonymes, Les Anges de New York et Mauvaise étoile, Les Neuf Cercles est son cinquième roman publié en France par Sonatine Éditions.

 

 ISBN Papier 978-2-35584-269-6 • ISBN Numérique  978-2-35584-270-2 • Format : 14 x 22 cm • Nombre de pages : 450 • Prix public papier : 22 euros • Prix public numérique : 14,99 euros • Mise en vente : octobre 2014 • Interforum : 574 732 / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

« Un thriller ambitieux » Rolling Stone 

« Un thriller sombre et ambitieux » Le Figaro Magazine

« Une des plus grandes plumes du roman noir actuel » Le Figaro Magazine 

« Un grand livre sur le Sud américain » VSD 

« Depuis Seul le silence, c’est notre auteur de romans noirs préféré. » Le Progrès 

« Un roman profondément humain, ancré dans les blessures du passé, dont le suspense est savamment entretenu. » Notes bibliographiques

« Un thriller brillant qui confirme l'habileté d'Ellory à fouiller dans les recoins les plus sordides de l'âme humaine. » Ouest France

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