Les Assassins - R.J. Ellory acheter extrait

Pendant longtemps, John Costello tenta d’oublier ce qui s’était passé.
Fit semblant, peut-être, que ça n’était jamais arrivé.
Le diable se présenta sous la forme d’un homme, enveloppé par l’odeur des chiens.
À voir sa tête, on aurait cru qu’un inconnu lui avait donné un billet de 50 dollars dans la rue. Un air surpris. Une sorte d’émerveillement satisfait.
John Costello se souvenait d’un bruit d’ailes affolées lorsque les pigeons fuirent la scène.
Comme s’ils savaient.
Il se souvenait que l’obscurité était tombée à la hâte ; retardée quelque part, elle était maintenant soucieuse d’arriver à l’heure dite.
C’était comme si le diable avait le visage d’un acteur – un acteur oublié, au nom effacé, mais dont la tête rappellerait vaguement quelque chose.
« Je le connais… Oui, c’est… c’est… Chérie, l’autre type, là. Comment il s’appelle, déjà ? »
Il avait plein de noms.
Tous signifiaient la même chose.
Le diable possédait le monde entier mais il se souvenait de ses racines. Il se souvenait d’avoir été jadis un ange jeté dans la géhenne pour avoir trahi et s’être révolté, et il faisait de son mieux pour se contenir. Parfois, il n’y arrivait pas.
C’était aussi paradoxal que de coucher avec une vilaine putain dans un motel pas cher. Partager quelque chose de si intense, de si intime, sans jamais donner son nom. Ne se croire coupable de rien de grave, donc se croire innocent.
John Costello avait presque 17 ans. Son père possédait un restaurant où tout le monde allait manger. Après ça, John ne fut plus jamais le même.
Après ça… Mon Dieu, aucun d’entre eux ne fut plus jamais le même.

Jersey City, près de la gare de Grove Street. L’odeur de l’Hudson, partout. La ville ressemblait à une vaste bagarre, même le dimanche matin, quand la plupart des Irlandais et des Italiens s’habillaient pour l’église.
Le père de John Costello, Erskine, était debout devant le Connemara – du nom des montagnes où ses ancêtres allaient pêcher dans le Lough Mask et le Lough Corrib, rapportant le poisson chez eux le soir tombé ; ils y allumaient des feux, racontaient des histoires, entonnaient des chants qui ressemblaient à des sagas avant même la fin du premier vers.
Erskine était un chêne, un homme réservé – le regard franc et le cheveu noir comme la suie. Si vous passiez un peu de temps avec lui, vous finissiez par répondre à vos propres ques-tions tellement vous vous sentiez seul.
Le Connemara était niché dans l’ombre du quai du métro aérien, avec ses marches et ses portiques en fer forgé qu’on aurait pu prendre pour des passages vers un autre monde – un monde situé au-delà de tout, au-delà de notre univers, au-delà des rêves de sexe et de mort et de la fin de l’espoir pour tout ce que cette partie de la ville, étrange et ombragée, avait à offrir.
John était fils unique. En janvier 1984, il avait 16 ans.
Ce fut une année importante.
Ce fut l’année où elle arriva.
Elle s’appelait Nadia, ce qui veut dire « espoir » en russe.
Il la rencontra un dimanche au Connemara. Elle venait faire une course pour son père. Elle venait acheter du pain irlandais.
Il y avait toujours la radio qui passait de la musique, les éclats de rire, le claquement des dominos. Le Connemara était un pub pour les Irlandais, les Italiens, les Juifs, et les ivrognes – les bouillonnants, les agressifs, les énervés –, tous réduits au silence par la nourriture que leur préparait Erskine Costello.
Nadia avait 17 ans, soit cinq mois de plus que John Costello. Mais dans ses yeux il y avait tout un monde qui démentait son âge.
« Vous travaillez ici ? » demanda-t-elle.
Première question. Première d’une longue série.
Un grand moment ne peut jamais vous être enlevé.

John Costello était un garçon timide, un garçon discret. Il avait perdu sa mère quelques années auparavant. Anna Costello, née Bredaweg. John s’en souvenait bien. Elle avait toujours cet air un peu consterné, comme si elle venait d’entrer chez elle et qu’elle avait trouvé les meubles déplacés, ou même un in-connu assis là alors qu’aucun rendez-vous n’était prévu. Elle commençait ses phrases mais ne les terminait pas, peut-être parce qu’elle savait qu’on la comprendrait quand même. Par un simple regard, Anna Costello vous disait mille choses. Elle se calait toujours entre le monde et son fils. Maman qui faisait tampon. Maman qui absorbait les chocs. Elle tenait la dragée haute au monde, le défiait de lui faire un petit numéro, un rapide tour de passe-passe. D’autres mères perdaient leurs enfants. Anna Costello n’en avait qu’un, et celui-là, elle ne le per-drait jamais. Pas une seule fois elle ne se dit que lui pourrait un jour la perdre.
Elle parlait avec une sorte de sagesse maternelle instinctive.
« On m’a insulté à l’école.
— Quel genre d’insultes ?
— Oh… Je ne sais pas. Des insultes.
— Les insultes ne sont que des bruits, John.
— Quoi ?
— Prends-les comme des bruits. Dis-toi juste que les autres te lancent des bruits.
— Et qu’est-ce que ça va changer ? »
Un sourire, presque un rire. « Ma foi… Dans ta tête tu n’as qu’à les attraper et les leur renvoyer. »
Et John Costello se demanderait plus tard, bien plus tard : sa mère aurait-elle vu venir le diable et les aurait-elle tous deux protégés ?

Il sourit devant la fille. « Je travaille ici, oui.
— C’est vous, le patron ?
— Non, c’est mon père. »
Elle hocha la tête. « Je viens chercher du pain irlandais. Vous en avez ?
— On en a.
— Combien ?
— Un dollar vingt-cinq.
— Je n’ai qu’un dollar. »
Elle tendit le billet comme pour prouver qu’elle ne mentait pas.
John Costello emballa un pain irlandais dans du papier, puis le fourra au fond d’un sachet qu’il lui fit passer par-dessus le comptoir. « Vous me donnerez le reste la prochaine fois. »
Lorsqu’il prit le billet, leurs doigts se touchèrent. Comme on touche un fil électrique.
« Vous vous appelez comment ? demanda-t-elle.
— John… John Costello.
— Moi, c’est Nadia. En russe, ça veut dire “espoir”.
— Vous êtes russe ?
— Parfois. »
Elle eut un sourire comme un coucher de soleil et s’en alla.

Tout changea après ça, après l’hiver 1984.
John Costello comprit qu’il deviendrait quelqu’un d’autre, mais il n’aurait pas pu deviner comment.
Aujourd’hui, il se rassure par des petits rituels. Il compte. Il fait des listes.
Il ne porte pas de gants en latex.
Il n’a pas peur de boire du lait directement à la brique.
Il n’apporte pas des couverts en plastique au restaurant.
Il ne collectionne pas les épisodes psychotiques afin de les partager, allongé sur un divan à 5000 dollars, avec un voyeur pervers dérangé.
Il n’a pas peur de la nuit, car il porte en lui toute la nuit dont il a besoin.
Il ne récupère pas les rognures d’ongles ou les mèches de cheveux de peur qu’un rituel de magie noire ne le frappe et ne le tue subitement, inopinément, dans un magasin Bloomingdale’s, son cœur lâchant dans l’ascenseur, du sang jaillissant de ses oreilles sous les cris hystériques des gens. Comme si crier pouvait servir à quelque chose.
Il n’entrerait pas dans la mort en douceur.
Et parfois, quand New York suintait la chaleur de l’été par toutes ses briques, par toutes ses pierres, quand la chaleur des mille étés précédents semblait contenue dans tout ce qu’il tou-chait, on le voyait acheter une bouteille de root beer derrière le comptoir frais et la presser sur son visage, voire la toucher du bout des lèvres, sans craindre qu’une maladie mortelle ou qu’un germe virulent ne se soit déposé sur le verre.
Dans la rue, il ressemblait à des millions d’autres gens.
Vous lui parliez et il vous semblait exactement comme vous.
Mais il n’était pas comme vous. Et il ne le serait jamais.
Parce qu’il vit le diable pendant l’hiver 1984. Et quand vous avez vu le diable, jamais vous n’oubliez son visage.

Les Assassins

R.J. Ellory

Traduit de l'anglais par Clément Baude

Après la mafia dans Vendetta, les services secrets dans Les Anonymes et le NYPD dans Les Anges de New York, R.J. Ellory s’attaque ici à une nouvelle mythologie américaine : les tueurs en série.

Sur dix-huit mille assassinats par an aux États-Unis, seulement deux cents sont le fait de tueurs en série. Aussi les forces de police ne privilégient-elles que rarement la piste du serial killer. Lorsque quatre homicides sont commis en quinze jours à New York, selon des modes opératoires complètement différents, personne ne songe à faire un lien entre eux. Personne, sauf John Costello. Documentaliste au City Herald, et véritable encyclopédie vivante des serial killers, celui-ci découvre en effet que les quatre meurtres ont été commis à la date anniversaire d’un meurtre ancien, œuvre à chaque fois d’un tueur en série célèbre, selon des procédures rigoureusement identiques jusque dans les moindres détails. Y aurait-il dans la ville un serial killer qui s’inspire de ses prédécesseurs et leur rend ainsi un funèbre hommage ? En compagnie de Karen Langley, une journaliste du City Herald, et de Ray Irving, détective du NYPD, John va se livrer à la traque de cet assassin très particulier, à l’intelligence aussi fulgurante que morbide et à la virtuosité impressionnante.

Bouleversant tous les clichés de rigueur, R.J. Ellory transfigure ici totalement le genre du roman de serial killer, dont on pensait pourtant avoir fait le tour, en lui insufflant un souffle complètement nouveau, comme seuls les très grands écrivains savent le faire. Revenant sur les plus grandes figures des tueurs qui ont marqué les États-Unis, de Ted Bundy au fameux Zodiac, il poursuit son exploration du mal américain, interrogeant cette fois notre fascination pour les monstres. Avec le formidable sens de l’intrigue, des personnages, du suspense et le pouvoir d’émotion qu’on lui connaît, il nous donne ainsi le roman définitif sur le sujet.

R.J. Ellory est né en 1965. Après Seul le silenceVendettaLes AnonymesLes Anges de New York,Mauvaise étoilePapillon de nuitLes Assassins est son septième roman publié en France par Sonatine Éditions.

ISBN papier : 978-2-35584-289-4 • ISBN numérique : 978-2-35584-352-5  • Format : 14 x 22 • Nombre de pages : 528 • Prix public papier : 22 € • Prix public numérique : 14,99 € • Mise en vente : août 2015  • Code Interforum papier : 587971 • Code Interforum numérique : 596883 / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

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