Là où les lumières se perdent - David Joy acheter extrait

 

1

J’ai caché le pick-up derrière un long enchevêtrement d’herbes des pampas qu’il aurait fallu brûler depuis au moins un an. La police n’aimait pas qu’on escalade le château d’eau, mais la police, je ne m’en étais jamais trop soucié. J’étais un McNeely et, dans cette partie des Appalaches, ça voulait dire quelque chose. Enfreindre la loi était aussi génétique que la couleur des cheveux et la taille. De plus, le château d’eau était le meilleur endroit pour voir les toques jetées en l’air quand les élèves de dernière année arborant des toges noires et des sourires émus quittaient une dernière fois le lycée Walter Middleton.

Les barreaux jadis peints en blanc étaient écaillés et rouillés et s’affaissaient au milieu après avoir été gravis des années durant par des gamins naïfs désireux d’inscrire leur nom sur la ville. Ces choses dont on croyait qu’elles dureraient éternellement ne duraient jamais. Je n’avais même pas achevé ma classe de seconde, et c’est peut-être pour ça que je n’avais jamais éprouvé le besoin d’escalader ce château d’eau le pantalon alourdi par des bombes de peinture. Il était inutile de graver mon nom dans le marbre. Un nom comme Jacob McNeely faisait hausser les sourcils et soulevait des questions. Dans une si petite ville, tous les yeux étaient inquisiteurs. Je ne pouvais pas me montrer, je ne voulais pas des problèmes et des rumeurs que ma présence là-bas entraînerait, mais je devais la voir partir.

La plateforme de caillebottis qui encerclait le château d’eau avait quasiment perdu toutes ses vis et ses bordures étaient gondolées comme un livre deux fois lu. Chacun de mes pas faisait bouger le métal, mais c’était un endroit où je m’étais déjà tenu, un endroit que j’avais arpenté sous toutes les drogues que j’avais pu prendre. Avec le léger buzz qui me restait de mon joint du matin, je n’avais aucun souci à me faire. Je me suis assis sous les lettres vertes dégoulinantes qui formaient un «FUCK U» presque illisible sur l’avant du château d’eau, j’ai tiré un paquet souple de Winston de ma poche de jean, allumé la dernière cigarette qui me restait, et j’ai attendu.

L’école où j’avais passé l’essentiel de ma vie semblait désormais plus petite, même si, en y repensant, elle n’avait jamais été assez grande. J’ai grandi à une trentaine de kilomètres au nord de Sylva, une ville qui n’était pas vraiment une ville, mais qui était ce qui s’en rapprochait le plus dans le comté de Jackson. Si vous la traversiez, un simple battement de cils suffisait à vous la faire manquer, et l’endroit d’où je venais, vous pouviez ne pas le voir même si vous ouvriez l’œil. Comme nous étions une petite communauté isolée dans les montagnes, nous n’avions qu’une seule école. Ce qui signifiait que les gamins du comté entraient à Walter Middleton à l’âge de cinq ans et n’en partaient pas avant d’avoir obtenu leur diplôme de lycée treize ans plus tard. Comme j’y avais grandi, je n’avais jamais trouvé bizarre de partager les couloirs avec des ados quand j’étais gosse et avec des gosses quand j’étais ado, mais en y repensant désormais, deux ans après en être parti pour de bon, tout ça me semblait étranger.

Le dôme blanc au-dessus du gymnase ressemblait à un œuf pourri dansant dans de l’eau bouillante, la cour était striée par les passages irréguliers d’une tondeuse, et la mascotte de l’école peinte au beau milieu du parking ressemblait plus à un chupacabra qu’à un lynx. Pour être honnête, il n’y avait pas grand-chose à se rappeler du temps que j’avais passé ici, même si ça représentait dix des dix-huit années de ma vie. Étonnamment, cependant, ce n’était pas une déception. Ce que cette école, ma vie, et ce putain d’endroit dans son ensemble avaient de décevant, c’était que je les avais laissés m’écraser. J’avais laissé l’environnement dans lequel j’étais né contrôler ce que j’étais devenu. Ma mère sniffait de la cristal meth, mon père la lui vendait, et je n’avais jamais eu les couilles de partir. C’était ma vie en résumé. J’ai tiré une taffe sur ma dernière clope et craché un gros glaviot par-dessus la rambarde.

J’étais en train de regarder un groupe d’oiseaux de proie tournoyer derrière une montagne quand la porte latérale du gymnase s’est entrouverte. Un jeune type est sorti rapidement avant le reste de la foule, et avant même qu’il saute sur le capot de sa bagnole, je l’ai reconnu. Blane Cowen était du genre à boire une bière et à hurler qu’il était bourré. Je l’avais testé une fois à l’époque du collège et l’avais amené sur le château d’eau pour fumer un joint. Quand ses jambes étaient devenues cotonneuses et que le vertige s’était installé, il avait sacrément vite décidé qu’il ne voulait plus jouer à être mon copain. Dans une école pleine de gamins qui fauchaient des médicaments à leurs parents, Blane était l’idiot du village. Mais malgré tout ça, j’étais un peu désolé pour ce crétin qui se tenait là, bras levés dans les airs tandis qu’il enfonçait le capot d’une Civic cabossée, beuglant sans qu’aucun élève de la classe lui prête la moindre attention.

Le parking qui avait semblé si désolé juste une minute plus tôt grouillait désormais tandis que les amis s’étreignaient, se faisaient des promesses qu’ils ne seraient jamais en mesure de tenir, et couraient rejoindre des parents qui n’avaient aucune idée de ce qu’étaient devenus leurs enfants. Je le savais parce que j’avais grandi avec eux, tous autant qu’ils étaient, et chacun d’entre nous savait sur les autres des choses qu’il n’aurait jamais partagées. La plupart d’entre nous savions des choses que nous ne voulions même pas nous avouer à nous-mêmes, alors on emportait ces secrets comme des préservatifs, enfoncés dans nos portefeuilles, qui ne serviraient jamais. J’aurais voulu être en bas avec eux, si ce n’était en tant qu’élève, alors au moins en tant qu’ami, mais aucun d’entre eux n’avait besoin de mon bagage.

Ce n’est que quand elle a enlevé sa toque que je l’ai reconnue dans la foule. Maggie Jennings était là, en train de défaire son chignon, secouant ses boucles blondes sur ses épaules et ôtant ses talons hauts. L’avant de sa toge était ouvert, et une robe d’été blanche moulait son corps. Je distinguais presque son rire parmi le brouhaha quand son petit ami, Avery Hooper, l’a soulevée par-derrière et l’a fait tournoyer frénétiquement. La mère de Maggie couvrait son visage de ses mains comme pour dissimuler des larmes, et son père a passé un bras autour des épaules de sa femme et l’a attirée contre lui. Une personne inavertie les aurait pris pour la famille américaine parfaite. Vivez dans le mensonge et tout le monde finit par y croire, mais je savais qu’il en allait autrement.

J’avais connu Maggie toute ma vie. La maison dans laquelle elle avait grandi était à deux battements d’ailes de chez moi, et rares avaient été les journées de mon enfance que je n’avais pas passées avec elle à mes côtés. Dans l’un de mes premiers souvenirs, je me vois à cinq ou six ans, pantalon retroussé, en train de creuser dans le ruisseau avec elle pour attraper des salamandres.

Nous étions aussi inséparables que les doigts de la main, comme disait mon père, et, dans un sens, je suppose que Maggie et moi nous sommes mutuellement éduqués.

Avant que son père « trouve Jésus », il était parti se prendre une cuite de deux ou trois semaines, et personne ne l’avait vu jusqu’à son retour. Sa mère avait deux boulots pour nourrir sa famille, si bien qu’il n’y avait personne pour nous surveiller quand Maggie et moi allions dans la forêt et que je la persuadais de faire tout un tas de trucs que la plupart des gamins n’auraient même pas imaginés. Je suppose qu’on avait douze ou treize ans quand son père a trouvé «le salut» et emmené la famille vivre loin de The Creek. Les gens disaient qu’il avait versé suffisamment d’alcool blanc dans le bras ouest de la rivière Tuckasegee pour soûler la gueule à toutes les truites tachetées de Nimblewill à Fontana. Pour ma part, je n’avais jamais trop cru à cette histoire de salut. Un ivrogne est un ivrogne, tout comme un junkie est un junkie, et aucun Dieu ne peut rien y changer.

Mais Maggie était différente. Même au début, je me rappelle avoir été sidéré par elle. Elle avait toujours été cet être insaisissable que je ne parvenais jamais à attraper, et il y avait quelque chose au plus profond d’elle qui ne laisserait jamais le monde extérieur décider de ce qu’elle deviendrait. J’avais toujours aimé ça chez elle. Je l’avais toujours aimée.

Nous étions au collège quand le garçon manqué avec qui j’avais grandi a commencé à prendre des formes. Étant donné notre amitié, quand je lui ai demandé si elle voulait sortir avec moi en quatrième, on aurait dit une scène à la con dans un film. Nous sommes restés ensemble trois ans, mais ça m’a semblé une éternité. Le plus important pour moi, c’était que Maggie savait d’où je venais, elle savait ce qu’on cherchait à faire de moi, et elle croyait tout de même que je pourrais m’en sortir. Tandis que je croyais qu’on avait choisi ma vie pour moi, que je n’avais pas vraiment mon mot à dire sur le sujet, Maggie rêvait à ma place. Elle me disait que je pouvais être tout ce que je voulais, que je pourrais aller partout où je voudrais aller, et par moments je la croyais presque. Les gens comme moi étaient enchaînés à cet endroit, mais Maggie était sans entraves. Elle s’était enfuie d’ici à l’instant où ses yeux avaient regardé au loin. Si j’avais jamais eu un rêve, ça avait été qu’elle m’emmène avec elle. Mais les rêves étaient absurdes pour les personnes comme moi. On finit toujours par se réveiller.

J’étais fier qu’elle aille quelque part où je ne pourrais jamais aller, et j’ai sorti mon téléphone portable pour lui envoyer un SMS : « Félicitations ».

Quand Avery l’a lâchée, Maggie a bondi dans les bras de son père et replié les jambes derrière elle avec les orteils pointés vers le ciel. Son père a enfoui la tête dans ses cheveux et pendant une fraction de seconde il a fait comme s’il avait quelque chose à voir avec ce qu’elle était devenue, puis il l’a reposée par terre pour que sa mère l’embrasse. Maggie s’est tenue là un moment, oscillant sur ses pieds, avant de se retourner. Elle a jeté un coup d’œil en arrière pour dire quelque chose tandis qu’elle s’éloignait vers la camionnette d’Avery, mais ses parents avaient déjà fait leurs adieux. Dans un sens, je crois qu’ils savaient qu’elle était déjà partie. Ils le savaient aussi bien que moi. Une telle fille ne pouvait pas rester. Pas éternellement, et certainement pas longtemps.

 

2

Des pins gris recouvraient la totalité de la propriété à l’exception d’une minuscule parcelle qui avait été dégagée des années auparavant pour y construire une maison. La vieille cabane en planches de pin dans laquelle vivait ma mère avait toujours été penchée, selon un angle qui lui permettait tout juste de ne pas s’écrouler quand le vent était fort. L’endroit était réellement inadapté à toute forme de vie à long terme, mais la baraque avait été là pendant la plus grande partie de ma vie. Les planches autrefois de teinte sombre s’étaient éclaircies au fil des années et avaient pourri à cause de la pluie qui rendait la maison humide en toute saison. Les morceaux de plastique transparent que j’avais fixés sur les vitres pour les empêcher de geler quelques années plus tôt pendouillaient, déchirés, aux montants. Ils étaient désormais opaques et mouchetés de taches de moisissure.

Je n’étais pas assez âgé pour me souvenir du jour où mon père avait envoyé ma mère vivre là-dedans. D’après ce qu’il disait, elle volait de la cristal meth et passait l’essentiel de son temps à se faire sauter. Du coup, il l’avait envoyée là-bas. Il l’aimait trop pour ne rien lui donner, mais en lui donnant quelque chose, il s’assurait qu’il n’aurait plus jamais à l’aimer.

Je ne me rappelle pas être souvent allé dans cette cabane quand j’étais gamin. Je me rappelle que je voyais seulement ma mère une ou deux fois par an, quand l’envie de se faire pardonner la prenait soudain. Sinon, j’étais toujours seul avec mon père. Mais j’étais désormais plus âgé, suffisamment pour apprécier les choses à leur juste valeur. De plus, j’avais besoin d’un endroit où tuer quelques heures et d’un repaire sûr pour éviter les flics quand je me défonçais.

La porte-écran était maintenue ouverte par un seau en fer-blanc à moitié rempli de sable noirci et de mégots de cigarettes écrasés, et je pouvais plonger mon regard directement à travers la maison. Je l’ai entendue avant de la voir : hurlant des obscénités, respirant fort, reniflant. À en juger par les bruits qu’elle produisait, une ligne de came venait de la mettre en feu, et si ça aurait pu sembler dingue à n’importe qui d’autre, je savais que j’avais de la chance de la trouver au début de son trip et non à la fin.

Elle s’est violemment cogné l’épaule contre le montant de la porte de la cuisine quand je suis entré dans la maison. Ses yeux étaient écarquillés, elle ne semblait pas me voir. Sa mâchoire remuait tandis qu’elle mastiquait une chose imaginaire qu’elle ne parvenait jamais à mâcher suffisamment pour l’avaler. Quand ses yeux se sont finalement posés sur moi, elle s’est mise à se gratter les bras.

«D’où tu viens comme ça?»

C’était une question sincère, comme si je m’étais soudain matérialisé à partir de rien.

«Je viens d’arriver. J’avais besoin d’un endroit où me planquer un peu.

– Eh bien, t’arrives au bon moment.

– Au bon moment pour quoi ?

– Au bon moment pour m’aider à trouver cette foutue ampoule. » 

Elle a brusquement tourné la tête sur le côté et s’est précipitée vers l’arrière de la maison, mais je ne l’ai pas suivie.

Je me suis affalé sur un canapé miteux assez proche de la porte d’entrée pour tomber direct dedans. De la mousse ressortait par des déchirures dans les coussins. J’ai enfoncé la main dans ma poche et sorti un sachet d’herbe dans lequel il ne restait que quelques miettes, juste de quoi me rouler un petit joint. Il y avait un paquet de feuilles à rouler JOB appuyé contre une lampe en cuivre sur la table à côté. J’ai tiré une feuille, l’ai pliée et j’ai balancé dedans les têtes qui avaient été réduites en poussière. J’étais déjà en train de rouler fermement le papier et de le lécher pour le coller quand ma mère a déboulé dans le salon.

« Jacob ! Jacob, tu vas pas m’aider à chercher ? 


– À chercher quoi ?


– La foutue ampoule, je t’ai dit que j’avais besoin de la foutue ampoule. »


Je me suis enfoncé dans le canapé, j’ai porté un briquet à l’extrémité du joint, j’ai tiré fort et le lui ai tendu pour qu’elle prenne une taffe.

«T’as perdu ta putain de tête, Jacob? Tu sais que je fume pas cette merde et que tu peux pas fumer ici, que tu dois sortir si tu veux fumer cette merde, parce que la dernière chose dont j’ai besoin, c’est des flics. »

Ma mère était la définition de la femme qui avait été abîmée par la vie. Ses yeux étaient globuleux, son visage creusé, il n’y avait qu’une fine couche de peau fermement tirée sur ses os. Les cheveux qui étaient châtains et épais sur les vieilles photos étaient désormais gras et pendouillaient sur sa nuque. Elle ne ressemblait plus à ces clichés, même si elle était exactement telle que je l’avais toujours connue. Elle était absolument pitoyable. Je n’ai pas eu le temps de répondre qu’elle est repartie à la recherche de cette ampoule, et je suis resté vautré là, fumant jusqu’à ce qu’un côté du joint commence à se consumer trop vite. J’ai craché un peu de salive sur le bout de mon doigt et l’ai tapoté pour l’éteindre, puis je l’ai rallumé.

J’ai tiré mon téléphone portable de ma poche et regardé si Maggie m’avait répondu. Rien. Je savais qu’elle finirait par le faire parce qu’elle le faisait toujours, mais jamais tout de suite. Elle ne m’avait pas totalement effacé de sa vie, même s’il ne restait manifestement que peu de mots entre nous, ou alors des mots trop lourds pour que l’un ou l’autre les prononce. Elle m’aimait trop pour m’abandonner, et je l’aimais trop pour la tirer vers le bas. Mais ce genre d’amour ne fonctionne pas. Je m’en étais rendu compte avant elle, je suppose, alors au lieu de la faire souffrir pour le restant de sa vie, je lui avais brisé le cœur sur-le-champ, et désormais elle était partie. Probablement dans un autre monde, ai-je pensé, et je me suis renfoncé dans le canapé, fumant ce joint pour trouver un univers à moi.

J’entendais ma mère jurer à l’arrière de la maison, des tiroirs qui étaient arrachés de leurs rails et qui tombaient bruyamment par terre, et ce n’est que quand il n’y a plus rien eu à balancer qu’elle est réapparue.

« Jacob, qu’est-ce que t’as foutu de cette satanée ampoule ? »

J’ai ri et craché et bafouillé des mots qui ne sortaient pas de ma bouche assez vite pour m’empêcher de m’étouffer.

« J’ai pas touché à ton ampoule. »

Elle me faisait marrer, mais me moquer de ma mère me mettait toujours mal à l’aise. Alors même que je riais, une sensation désagréable s’est logée dans le creux de mon ventre. Elle m’avait donné la vie. Nous avions le même sang. Ce genre de chose mérite l’amour, et je l’aimais. Gamin, j’avais gardé en moi comme un trésor ces rares moments où elle était sobre. J’avais toujours espéré qu’elle deviendrait une vraie mère. Mais avec le temps, je m’étais aperçu qu’on ne peut pas donner ce qu’on n’a pas. Elle était ce qu’elle était, une junkie, et on ne pouvait rien dire ou faire pour la changer. La mort serait son seul salut.

Tandis qu’elle me fixait intensément et que ses paupières semblaient se retrousser encore plus sur des yeux qui avaient la taille de calots, elle a repoussé ses cheveux en arrière, s’est approchée du canapé au petit trot, et s’est affalée comme un boulet de canon à côté de moi.

« Passe-moi une taffe de ce truc.

– Tu voulais même pas que je fume à l’intérieur, et maintenant tu veux tirer dessus ? »

Je me suis écarté d’elle et j’ai tiré quelques taffes rapides sur le bout de joint qui me brûlait déjà les doigts.

Sa mâchoire continuait de remuer, comme si elle essayait de scier des bûches avec ses dents émoussées, et son expression sérieuse ne quittait pas son visage.

« Comment ça, je voulais pas que tu fumes à l’intérieur ?

– C’est ce que t’as dit. Tu viens de me dire que je devais aller fumer dehors.

– J’ai jamais dit une telle connerie. » Elle s’est rapprochée vivement. « Passe-le-moi. »

Je me suis penché en avant, appuyant mes coudes sur mes genoux, et je lui ai tendu le reste de joint. Ma mère me l’a pris des doigts tel un chimpanzé surexcité arrachant des puces, et je me suis levé du canapé pour la laisser fumer. Elle a tiré sur le petit bout de joint, et tout d’un coup cette saloperie lui a pris la gorge et elle a commencé à s’étouffer, à tel point que j’étais certain que ses yeux allaient lui sortir de la tête. Je ne pouvais plus m’arrêter de rire et j’ai quitté la pièce vite fait pour aller dans la salle de bains tandis qu’elle toussait et s’étranglait, et tentait de m’injurier alors qu’elle n’avait même pas assez d’air pour souffler dans un alcootest.

Quand je suis arrivé devant le miroir de la salle de bains, j’avais les larmes aux yeux. J’ai tiré une bouteille de collyre de ma poche, penché la tête en arrière, versé une goutte dans chaque œil, et observé mon reflet. En voyant un sourire se répandre sur mon visage, une sensation désagréable m’est montée à la gorge. Je n’aurais pas dû la trouver si marrante, mais après une vie de déceptions, c’était la seule manière de supporter les choses. Les sourires l’emportaient sur les larmes. Le rire l’emportait sur la douleur.

J’ai ouvert le robinet et me suis passé de l’eau sur le visage. Mon père avait besoin de me voir une heure plus tard, et il n’aimait pas parler business quand j’étais défoncé. Mes yeux verts ont commencé à s’éclaircir, et je me suis recoiffé en passant ma main humide dans mes épais cheveux châtains. Mon père se foutait que je fume. Il se foutait que je gobe des cachetons. Il buvait et fumait et était connu pour avaler des antalgiques quand l’humeur le prenait. La seule drogue interdite, c’était la cristal meth, et quand je voyais ce que ça avait fait à ma mère, je ne voulais pas m’en approcher de toute façon. Mais le boulot de mon père exigeait d’avoir la tête froide, je devais donc paraître en possession de mes moyens.

Quand je suis retourné dans la pièce principale, ma mère était dans la cuisine, un pied posé sur l’assise d’une chaise de salon, l’autre sur le dossier. Elle était penchée au-dessus de la table pour pouvoir dévisser l’ampoule, secouant constamment la tête afin d’écarter les cheveux de son visage. Sa chemise était remontée et son ventre pendouillait : de la peau lâche, pas de chair, et des vergetures toujours visibles malgré toutes les années qui s’étaient écoulées depuis qu’elle m’avait porté. Juste au moment où j’allais parler, la chaise a basculé et elle s’est vautrée par terre. Sa tête a violemment heurté les plaques de stratifié, mais ça ne l’a pas troublée. Elle s’est vivement redressée sur ses genoux, a parcouru la pièce du regard tout en continuant de mastiquer, et je n’ai pas dit un mot. Je l’ai laissée là, par terre, telle une mauvaise blague, une mauvaise blague qui n’était vraiment pas drôle, mais à laquelle on était bien forcé de rigoler en attendant que la gêne s’estompe.

 

 

Là où les lumières se perdent

David Joy

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau

L'histoire sombre, déchirante et sauvage d'un jeune homme en quête de rédemption.

Caroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui ne laisse pas indifférent, un nom qui fait peur, un nom qui fait baisser les yeux. Plus qu’un nom, c’est presque une malédiction pour Jacob, dix-huit ans, fils de Charly McNeely, baron de la drogue local, narcissique, violent et impitoyable. Amoureux de son amie d’enfance, Maggie Jenkins, Jacob n’a guère l’occasion de se montrer romantique. Il est le dauphin, il doit se faire craindre et respecter, régler les affaires de son père de la façon la plus expéditive qui soit. Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se trouve confronté à un dilemme : doit-il prendre ses responsabilités et payer pour ses actes afin d’aller vers la lumière, ou bien s’enfoncer encore dans les ténèbres en suivant la voie paternelle ? Alors que le filet judiciaire se resserre autour de lui, Jacob a encore l’espoir de sauver son âme pour mener une vie normale avec Maggie. Mais cela ne pourra se faire sans qu’il affronte son père, bien décidé à le retenir près de lui.

 

Avec ce premier roman aussi sombre que déchirant, qui évoque tout autant la série Top of the Lake que Seul le silence de R.J. Ellory, David Joy nous conte l’histoire d’un jeune homme qui tente par tous les moyens d’échapper à l’héritage de la violence et aux péchés de sa famille. Cette quête inoubliable de rédemption, où les frontières entre le bien et le mal, la vie et la mort sont aussi fragiles qu’invisibles, est transcendée par la puissance de l’écriture. C’est en effet dans une prose à vif, lyrique et haletante que David Joy restitue l’infinie complexité des sentiments de son héros dans ce livre à la beauté désespérée, aux allures de chef-d’œuvre.

 

David Joy est né à Charlotte, en Caroline du Nord, en 1983.

 

ISBN papier : 978-2-35584-338-9 • ISBN numérique : 978-2-35584-499-7 • Format : 14 x 20 • Nombre de pages : 320 • Prix public papier : 19 € • Prix public numérique : 13,99 € • Mise en vente : août 2016 • Code Interforum papier : 596363 • Code Interforum numérique : 614858
  / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

Un roman convaincant, tout en clair-obscur. Abel Mestre, le Monde. 

Avec Là où les lumières se perdent, longue et douloureuse quête d'un être déchiré tentant coûte coûte de se débarrasser des liens d'un sang considéré comme vicié, David Joy déroule un tragique et tumultueux polar, accessoirement mâtiné d'une boulversante love story. Un modèle de ce "rural noir" qui enflamme actuellement le polar américain. Philippe Blanchet, Figaro Magazine. 

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