Blue Jay Way - Fabrice Colin acheter extrait

Tu as changé, me disais-je en avançant vers le nord. Ce qui s’est passé t’a détruit mais le pire, tu dois le reconnaître, aurait été que le destin t’oublie.

Poings serrés dans les poches de ma veste, j’ai pressé l’allure. Marche, recommandait le message. Marche droit vers le parc.

De temps à autre, je levais les yeux au ciel. La nuit qui se déployait sur New York n’avait plus rien en commun avec l’océan des temps anciens. C’était juste une fatalité désormais, juste une ode fanée aux lumières et aux sirènes, à la puissance fragile des monstres de verre qui s’obstinaient à diffracter son image, et ces ténèbres-là ne recelaient plus de magie : les meilleures histoires avaient été racontées il y a des siècles.

Mon reflet se découpait en stop motion sur les vitrines de la 5e Avenue. On aurait pu penser que je fuyais un danger, que je poursuivais une ombre, on aurait pu croire que je cherchais une réponse, mais quelle était la question ?

Ce que je savais, même si les détails restaient entachés de nébulosités, c’est qu’il y avait eu des victimes. Ce que je savais, c’est que leur assassin avait reçu une balle en pleine tête sous mes yeux, que j’avais vu son corps basculer dans les eaux noires du lac Tahoe et que je venais, trois mois plus tard, de recevoir un SMS portant sa signature. Si une personne, si une seule personne au monde pouvait m’affranchir d’un si terrifiant bordel, j’étais prêt à lui être présenté séance tenante.

Au croisement de la 54e Rue, je me suis arrêté pour contempler mon double dans une glace. L’homme était pâle et plus maigre qu’à une époque, cela ne faisait aucun doute. Et cependant, il était vivant.

Tel un automate, j’ai cligné des yeux. C’est alors, comme s’ils n’attendaient que ce signal, que mes souvenirs m’ont submergé.

Nous étions en janvier 2002, quatre ans plus tôt, un après-midi si bleu et si glacé que le sang de la ville semblait s’être figé dans ses artères. Quelques taxis erraient au ralenti dans les avenues devenues trop larges. Je venais d’arriver devant le Barnes & Noble d’Union Square, « La meilleure librairie généraliste de New York ! » proclamait l’invitation, et ma respiration s’apaisait enfin. M’attardant sur le seuil, je tapais des pieds pour détacher la neige de mes semelles.

« La lecture de Carolyn Gerritsen, s’il vous plaît ? »

Occupée à préserver l’équilibre d’une pile de Michael Chabon, une jeune libraire s’est retournée avec un sourire.

« Premier étage.

– Merci. »

Abaissant la capuche de ma parka, j’ai pris le chemin de l’escalator. Des portraits de l’auteur accompagnaient ma montée.

En l’espace de deux livres et d’une poignée de nouvelles, Carolyn Gerritsen s’était imposée avec vigueur au firmament de la scène littéraire US. Philip Roth l’avait adoubée dans une mémorable tribune du New York Times, une cohorte de critiques éminents l’avait intégrée dans leur top 10 des écrivains les plus prometteurs de la décennie et Oprah Winfrey avait convoqué à son propos l’image d’une « guerrière mentale », avant d’étouffer un rire qu’on ne lui connaissait pas.

J’avais découvert Carolyn dès l’an 2000 avec son premier roman, Cash Machine & Warning Signs, recommandé par un collègue d’université à Montréal, et elle était devenue l’une de mes auteurs favorites. Le thème de CMWS – la vie tumultueuse et plus ou moins romancée d’une journaliste de Los Angeles mariée à un jeune et riche producteur d’Hollywood – pouvait paraître éculé, mais Carolyn avait une façon bien à elle de raconter les histoires. Elle promenait sur son pays un regard d’une tendre ironie et sa prose évoquait plus le travail d’une entomologiste obsédée par la justesse des détails que celui d’une starlette nantie de formules publicitaires. Le résultat, de l’avis général, était remarquable de finesse. Un journaliste de Chicago l’avait comparée à une sorte de « Joan Didion new age », et je n’étais pas loin de partager cette opinion : une froide chaleur émanait de ses livres.

Au fond du magasin, assise dans un fauteuil roulant, l’auteur attendait en feuilletant le catalogue d’une maison d’édition. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, très belle encore, quoique diminuée par une sclérose en plaques – un autre point commun avec Joan Didion.

Interviewée sur sept pages dans le New Yorker de la semaine précédente, elle avait commenté les progrès de sa pathologie avec la franchise irritée qui était devenue sa marque de fabrique : « Cette saloperie ressemble à un train de montagnes russes : de plus en plus rapide, de moins en moins stable, et dans lequel personne au monde ne souhaiterait grimper. »

La discussion portait ensuite sur The Triumphants, son second opus, dédié aux nababs sur-camés du Nouvel Hollywood (comprendre : les acolytes de son ex-mari) et à la nature selon elle fascistoïde de leurs succès. L’auteur s’y attardait sur ses relations avec Jerry Bruckheimer, affublé à plusieurs reprises du sobriquet de « connard magnifique » mais qui s’était engagé, apparemment grâce à elle, dans la lutte contre les pathologies neurologiques ; elle nourrissait, à son égard, une affection paradoxale. J’avais lu l’entretien plusieurs fois, comme tout le reste, et je ne parvenais pas à m’en lasser : la prose de Carolyn Gerritsen sécrétait décidément une délicieuse humeur toxique.

Je me suis assis au premier rang. Une grande gigue émaciée aux cheveux gris coupés en brosse – son attachée de presse, d’après ce que j’avais compris – ne cessait de se pencher vers Carolyn. Cette dernière a refermé son catalogue et m’a adressé un sourire discret. De bon augure ?

Avant de l’éteindre, j’ai jeté un coup d’œil à mon téléphone. La lecture commençait dans un quart d’heure et l’assistance demeurait clairsemée. Pendant un moment, j’ai craint que personne d’autre ne vienne et que nous passions une heure à nous regarder en chien de faïence. Mais mon pessimisme, pour le coup, était infondé. Carolyn Gerritsen avait bel et bien des lecteurs. Ils sont arrivés en ordre dispersé cinq minutes avant le début de la rencontre et toutes les chaises ont trouvé preneur. J’étais content pour elle, et un peu moins pour moi : j’avais espéré pouvoir lui parler seul à seul.

La lecture a duré une heure quinze montre en main. L’animateur, un jeune type en chemise cravate, a lancé le signal des applaudissements. Après une brève séance de questions-réponses, on a installé des piles de livres devant l’auteur et les acheteurs se sont rangés en file indienne.

Les deux romans étaient chez moi ; bien sûr, je les avais lus, relus et écornés, mais en racheter un ne me posait aucun problème : mon premier exemplaire trouverait facilement d’autres mains avides.

Carolyn Gerritsen prenait son temps. Assise à côté d’elle, son attachée de presse collait son oreille à sa montre avec une irritante assiduité. Quand mon tour est arrivé, elle m’a gratifié d’un regard scrutateur, comme si elle s’attendait à quelque coup tordu. Elle n’avait pas entièrement tort.

« Je suis un fan de la première heure », ai-je avoué avant même d’annoncer mon nom.

Carolyn Gerritsen a relevé la tête, tout sourires.

« Un fan français.

– Ça s’entend tant que ça ?

– Ça reste discret. »

Elle a gloussé.

« Mais j’adore cet accent, je le reconnaîtrais entre mille. Vous vivez aux États-Unis ?

– À New York. Mon père est américain. Je veux dire, était.

– Navrée. »

Elle a signé mon livre, un simple « Amitiés sincères » accompagné d’un paraphe, et me l’a tendu. Personne ne s’impatientait derrière moi. Le moment était venu de pousser mon avantage.

« En fait, j’ai autre chose à vous demander.

– Dites-moi.

– Je voudrais écrire un livre sur vous. Pas une biographie : plutôt une sorte d’étude. Il se trouve que vous étiez le sujet de mon mémoire de premier semestre à McGill en 2000.

– Tiens donc. »

Si elle feignait d’être attentive, je devais lui reconnaître un certain talent. J’ai poursuivi.

« J’ai écrit à votre éditeur il y a trois mois mais je n’ai pas reçu de réponse alors quand j’ai vu que vous passiez ici… Vous serait-il possible par hasard…

– Excusez-moi, m’a coupé l’attachée de presse en indiquant la file derrière moi. Des gens attendent, et nous avons pour principe de ne jamais communiquer les coordonnées de nos auteurs. Si vous n’avez pas reçu de réponse, c’est que nous ne sommes pas intéressés. »

J’ai hoché la tête, désemparé. J’étais prêt à battre en retraite lorsque Carolyn a volé à mon secours.

« Repassez-moi ce livre une seconde. »

Je me suis exécuté. Elle l’a rouvert en page de garde.

« Je ne suis pas souvent à New York, a-t-elle annoncé en griffonnant une ligne, pas ces temps-ci en tout cas et, comme vous pouvez le constater, je ne suis pas au mieux de ma forme. Mais envoyez-moi un mail à cette adresse et nous verrons ce que nous pouvons faire, d’accord ? »

Elle m’a rendu le livre ; je me suis senti rougir.

« Merci. Sincèrement. »

L’attachée de presse inspectait ses ongles en attendant que je m’en aille. J’ai balbutié un « au revoir » inaudible et je m’en suis retourné.

Dans l’escalator, mon cœur battait encore la chamade. C’était puéril, et sans doute exagéré. Le peu de contacts que j’avais déjà entretenus avec le monde de l’édition suffisaient à me donner une idée assez précise de la suite des événements : j’écrirais un mail, et Carolyn Gerritsen n’y répondrait jamais.

Je me trompais.

Blue Jay Way

Fabrice Colin

Vous avez aimé Mulholland Drive, de David Lynch, Lunar Park, de Bret Easton Ellis ? Vous allez adorer Blue Jay Way, le premier thriller de Fabrice Colin.

Julien, jeune Franco-Américain féru de littérature contemporaine, a perdu son père le 11 septembre 2001 dans l’avion qui s’est écrasé sur le Pentagone. Désireuse de lui faire oublier ce drame, la célèbre romancière Carolyn Gerritsen, qui l’a pris en amitié, lui propose d’aller vivre à Los Angeles chez son ex-mari producteur, afin qu’il officie en tant que précepteur auprès de leur fils Ryan. À Blue Jay Way, villa somptueuse dominant la ville, Julien est confronté aux frasques du maître des lieux, Larry Gordon, et à une jeunesse dorée hollywoodienne qui a fait de son désœuvrement un art de vivre : un monde où tous les désirs sont assouvis, où l’alcool, les drogues et les parties déjantées constituent de solides remparts contre l’ennui.

Peu à peu, Julien se laisse séduire par ce mode de vie délétère et finit par nouer une relation amoureuse avec Ashley, la jeune épouse de Larry (et belle-mère de Ryan). Lorsque la jeune femme disparaît mystérieusement, il doit tout faire pour dissimuler leur liaison sous peine de devenir le principal suspect. Ce n’est que le début d’un terrible cauchemar : très vite, les morts violentes se succèdent, mensonges, trahisons et manipulations deviennent la norme, et la paranoïa apparaît comme le dernier refuge contre un réel insupportable. Julien doit savoir, pourtant, il n’a plus le choix : il fait partie de l’histoire.

Styliste hors pair, Fabrice Colin donne ici de nouveaux territoires au thriller et nous offre un roman profondément contemporain, qui dresse le portrait d’une époque où réalité et fiction ont irrémédiablement partie liée, parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. Los Angeles, la ville où tout est filmé et où, pourtant, tout est faux, est le cadre idéal de cette palpitante descente aux enfers, doublée d’une intrigue machiavélique.

 

Quatre fois lauréat du grand prix de l’Imaginaire, Fabrice Colin s’est illustré dans de nombreux domaines des littératures de genre, écrivant pour la jeunesse (Projet oXatan, La Malédiction d’Old Haven, Bal de givre à New York, etc.) aussi bien que pour les adultes (Dreamericana, Or Not To Be, Big Fan, etc.). Il est également scénariste de BD et auteur de pièces radiophoniques.

 

ISBN : 978-2-35-584107-1 • ISBN numérique : 978-2-35-584137-8 • Format : 14 x 22 cm • Nombre de pages : 479 • Prix public : 22,60 euros • Mise en vente : 16 février 2012 • Interforum : 522 082 / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

À propos de Blue Jay Way :

« Un piège machiavélique se referme, tandis que l’auteur nous berce d’une écriture générationnelle, hypnotique et trash. Comme si Le masque de sang, signé Kelly, alias Joyce Carol Oates, avait croisé Mulholland Drive, de Lynch. »
Julie Malaure, Le Point

« Un formidable sens de l’écriture, navigant entre introspection et lyrisme à la photogénie addictive. Blue Jay Way saisit, à la manière d’un kaléidoscope, toutes les facettes du diamant noir qu’est le Los Angeles d’aujourd’hui, cette "petite amie psychotique mais magiquement attractive". Un thriller vénéneux. »
Pierre Groppo, Vogue

« Dans le registre du thriller, les talents de faiseur de Colin ne sont pas à démontrer. L’intrigue est rythmée et solide, on se laisse saisir par le tourbillon infernal dans lequel ce roman nous entraîne. »
Le Matricule des Anges

« Un roman au suspense glaçant, le genre de livre dont on ralentit la lecture au fur et à mesure que l'on tourne les pages, histoire de souffler et de faire durer le plaisir (...) Fabrice Colin, en remarquable romancier, nous offre autant un polar haletant qu'une réflexion sur le mal (...) Une descente aux enfers, implacable et mémorable. »
L'Express - François Busnel

 

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