911 - Shannon Burke acheter extrait

Prologue

J’ai travaillé à Harlem, et Harlem a fini par me sortir par les yeux : les bandes de petits lascars qui se gueulent dessus et glandent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les racailles avec leurs canettes de bière suralcoolisée qui déambulaient devant nous, avec l’air de ceux que rien ni personne, pas même une ambulance, ne pouvait pousser à presser le pas, les gamins qui nous tiraient par la chemise en répétant « qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui s’est passé, quelqu’un est mort, qu’est-ce qui s’est passé », les accros au crack, les toxicos et les poivrots qu’on retrouvait aux pires endroits – dans des immeubles abandonnés, sur les rails du métro, en pleine Harlem River. J’avais horreur de ces regards mauvais, pleins de ressentiment. J’avais horreur qu’on m’accuse de racisme. Qu’est-ce que je serais allé faire à Harlem si j’étais raciste ? J’avais horreur des graffitis, des ordures, de ces connards de clodos qui nous sifflaient depuis St Nicholas Park. J’avais horreur de ce défilé sans fin de parents désespérés qui appelaient à l’aide VITE ! VITE ! DÉPÊCHEZ-VOUS ! MONSIEUR ! VITE ! J’avais horreur des saloperies auxquelles j’assistais, de celles dont je me souvenais, qui formaient toutes une boule en travers de ma gorge : des intestins bleu gris sur un volant rouge, des bouches mortes emplies de blattes vivantes, la chaussette souillée d’une diabétique obèse, les orteils noirs qui en tombent pour rouler par terre comme des callots, jusque sous la télévision, et elle qui nous demande si c’est grave, c’est pas grave hein, c’est pas la peine d’aller à l’hôpital hein ?
Au bout d’un moment, ce genre de situations a vraiment fini par m’énerver, me mettre en rage, sans raison précise, jusqu’à ce que quelque chose se casse, et que je me mette à regarder autour de moi comme dans le vide, effaré, en me disant, qu’est-ce que j’en ai à foutre, après tout ? En quoi ça devrait me concerner ? Quelle importance ?
Il est difficile d’expliquer cette transition à quelqu’un qui n’a pas vécu ça, mais lorsque vous n’arrivez plus à dormir, lorsque votre vie vous semble complètement vide, que vous croisez la mort tellement de fois qu’elle en devient banale, que vous êtes dévoré par la culpabilité d’être vivant parmi les morts, alors vous finissez par devenir parfaitement insensible, immunisé contre les sentiments qu’éprouvent habituellement les gens, le genre de personne qui peut trébucher sur le corps mutilé d’un ado ou le cadavre pourrissant d’une vieille dame, son jupon blanc grouillant de vers, et contempler tout cela placidement, sans rien voir d’autre qu’un tas de chair, sans rien ressentir d’autre que de l’exaspération, parce que c’est à vous de vous en occuper. En étant indifférent on se protège, mais ça vous expose à un risque bien particulier du métier. Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir.

 

911

Shannon Burke

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Diniz Galhos

Le réalisme de The Wire allié à la frénésie de Bad Lieutenant : un roman d’une intensité hallucinatoire.

Lorsqu’il devient ambulancier dans l’un des quartiers les plus difficiles de New York, Ollie Cross est loin d’imaginer qu’il vient d’entrer dans un monde fait d’horreur, de folie et de mort. Scènes de crime, blessures par balles, crises de manque, violences et détresses, le combat est permanent, l’enfer quotidien. Alors que tous ses collègues semblent au mieux résignés, au pire cyniques face à cette misère omniprésente, Ollie commet une erreur fatale : succomber à l’empathie, à la compassion, faire preuve d’humanité dans un univers inhumain et essayer, dans la mesure de ses moyens, d’aider les victimes auxquelles il a affaire. C’est le début d’une spirale infernale qui le conduira à un geste aux conséquences tragiques.

Dans un style viscéral, Shannon Burke prend littéralement le lecteur à la gorge et nous livre un portrait de la condition humaine digne d’Hubert Selby Jr ou de Richard Price.

Shannon Burke est né dans l’Illinois. Il a été ambulancier à New York. Il est scénariste (Syriana) et écrivain. Après Manhattan Grand-Angle (Gallimard, 2007), 911 est son second roman. Les droits d’adaptation cinématographique ont été achetés par la Paramount. Todd Kessler (Les Soprano, Damages) en écrit actuellement le scénario pour le metteur en scène Darren Aronofsky (Requiem for a dream, Black Swan).

ISBN Papier 978-2-35584-253-5 • ISBN Numérique  978-2-35584-254-2 • Format : 14 x 20 cm • Nombre de pages : 208 • Prix public papier : 16 euros • Prix public numérique : 12,99 euros • Mise en vente : juin 2014 • Interforum : 574 716 / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

 À propos de Manhattan Grand-Angle :

« Pas un mot de trop dans ce premier roman, pas un sentiment exprimé. Pourtant, tout est déchirant. Un grand roman noir. » Lire

« Un univers de béton désagrégé, de meubles éventrés, de jardins en friche, de néons brisés et de corps dévastés. Une perle. » Le Figaro

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